lundi 29 août 2005

...suite et fin

ADRIEN RĒMART, PSYCHIATRE

PART II : DECRYPTAGE

Voici donc ce que découvrit Adrien à l’issue de son décryptage :

« - De quoi avez vous rêvé cette nuit, Philomène ?

Dans mon rêve, il y avait… une discothèque. C’était une souricière, je crois. On y donnait une spéciale « Danse avec les loups ». L’enseigne était visible à 50 mètres à la ronde, un écureuil diurne dans une unique martre.

- Une unique martre ?

- Oui, qui dit petites mœurs dit petites rues, pour lesquelles j’ai, en général, une hermine délicate. Le castor nain n’est que menu fretin pour le grand homme que je suis. La fouine aimable est attirée par le stupre et le blaireau contestataire trouve son univers dans ces cloaques de nuit. C’est sûr que le lagomorphe* niais qui traîne ses pattes ici ne concourt pas pour un hamster décrépit

- Et que se passait-il dans cette discothèque ?

- Il faisait sombre… Je ne voyais pas grand chose, car un écureuil nocturne empuantissait les lieux de nuages opaques et nauséabonds et la lumière des stroboscopes donnait à la piste un effet de cochon d’eau. L’atmosphère était si floue que chacun des cavaliers ressemblait à un lémurien muet, comme souffrant d’un pied bot. Le plus souvent, dans cette ratière de fous, un léporidé* mou, dit « poème du loir », soucieux de faire ses preuves, traversait la piste comme un automate en se prenant pour un putois voleur de danse, mais avait surtout l’air d’un vison dépenaillé doté d’une loutre folle. Mais il est de ces faiblesses qui ont pour conséquence de rendre les gens dingues…Tenez, ces danseurs, échauffés par une certaine marmotte déguisée, couraient après le mâle ou la femelle au point de risquer le surmulot édenté. Le moindre de ces enchevêtrements corporels était orchestré de main de maître par une sorte de lemming arriviste et de surcroît onychophage** qui avait l’esprit chaud et la hardiesse d’un lapin de garenne. Il encourageait les danseurs sans partenaire d’un : « lièvre bancal ! ». Apparemment, c’était dans la haute que le campagnol crétin de « discothèque masquée » battait son plein. L’espèce de rat musqué constitué par l’endroit surpeuplé disait tout de la tonalité des soirées qui y avaient lieu. En effet, ce lieu était infesté de rats aux fins de perpétrer la race. Le Ministre de la Jeunesse et des Sports comptait hybrider ces rats avec d’autres espèces pour un furet aveugle. C’était un hérisson trapu à l’égard du Ministre des Sciences, qui était contre toute idée de clonage ou de vivisection.

- Mais que faisiez-vous au juste dans cet endroit, si n’était pas votre genre ?

- Je crois que j’étais une sorte de taupe clandestine à la solde d’un autre ministre. Je revois, lors d’une vision de mon rêve, une belette morte par hasard sous mes yeux, et qui me nommait, moi, Philomène, pour cette mission officieuse.

*

En prenant tant de soin à analyser minutieusement ces rêves, Adrien se rendait bien compte qu’il se prêtait exactement au rôle que Philomène voulait lui faire jouer, mais il pensait que cela l’aiderait à s’immiscer dans le terrier de ses cellules grises. Adrien s’aperçut bien vite, au bout de près d’un semestre de séances, que son patient le menait en bateau. Il était pourtant facile de connaître le monde mental de ce patient. Il suffisait d’analyser en détail son « rêve » et le langage qu’il utilisait, à travers ses champs lexicaux.

La boîte de nuit était une métaphore de l’univers : les individus y dansaient, se séduisaient, copulaient. Quant on sait qu’un rat peut se reproduire toutes les quatre semaines, cela donnait une idée de prolifération qui semblait indiquer que Philomène se sentait étouffé par la masse humaine. Lui s’affirmait supérieur à cette masse ; il se décrivait comme un grand homme. Il détestait la compétition qui régnait dans le monde lorsqu’il évoquait un match sordide destiné à une sorte de séduction à la chaîne, comme on pouvait en voir dans certaines discothèques. D’ailleurs, en signe de « décadanse », les personnages de cette farce étaient décrits comme des éclopés : c’étaient des meneurs mutilés, dotés d’une rotule folle, susceptibles de se faire une entorse du mulet. Nous savons que le mulet est un animal hybride et stérile, ce qui pouvait sous-entendre une mutation des individus en créatures impuissantes, décriant métaphoriquement une entorse à la nature. Le moindre danseur semblait obnubilé par sa libido, tour à tour comparé à un lopin de vaseline, un lapin de garenne, un grand élan épiné, animé par l’érotisme du gamète dans une soirée cuir. Les noms de rongeurs ou autres mustélidés qui apparaissaient après permutation des lettres étaient le plus souvent accompagnés d’adjectifs dépréciateurs, signes d’une nécrose : hamster décrépit, vison dépenaillé, surmulot édenté, ou encore furet aveugle, léporidé* mou, lagomorphe* niais, lièvre bancal, et lémurien muet. Chaque mot, chaque phrase dénotait une vision apocalyptique du monde. On percevait ainsi la haine du patient pour l’administration, où un ministre mal givré (qui était aussi un lemming arriviste) ourdissait des complots où il était entraîné malgré lui (super trahison, haute trahison). Chaque mot était donc biface, tel une médaille il possédait un avers et un revers. Il donnait le sens de son rêve à la toute fin : sa véritable mission, selon lui, était de s’infiltrer dans le vivier humain, d’observer ses mœurs et de nous livrer par le menu son analyse. Un tel cynisme donnait froid dans le dos. Comment pouvait-on avoir une vision si noire des choses et des êtres ? Aux yeux de Philomène, nous n’étions qu’une ratière de fous

Oui…il était de ces cas où rien n’est possible, car le malade, plein de mépris pour ses semblables, et refusant de s’abandonner à la mélancolie ou au suicide, dépassait ce stade et avait plus envie de s’amuser que de guérir. Il n’y avait pas de mystère, pas de vice caché dans cet esprit bien ficelé. En un sens, Philomène était un personnage caricatural, un fool de théâtre au sens shakespearien, quand ce fool est un sage masqué.

Il semble d’ailleurs que le fou français ne soit pas tout à fait le même que le fool anglais. Le fou anglais, bizarrement, désigne de nos jours à la fois un crétin, un insensé et une sorte de marmelade à la crème. Ce mot a perdu, depuis Shakespeare, sa noble fonction. Entre traits d’esprits et jeux de mots, Philomène faisait figure de guide un peu visionnaire, d’illusionniste du langage ne possédant pas le sens commun parce qu’il n’est pas dans la nomos, la loi sacro-sainte de l’ordre établi et du bon sens. Adrien cherchait des réponses dans le symbolisme des anagrammes. Il pensait que cette façon systématique de jouer avec les mots était la clé de voûte du raisonnement de son patient, alors il en cherchait le motif. Qu’est-ce qui poussait certains esprits à secouer ainsi le langage intelligible ? Il apprit ainsi que c’est le poète grec Lycophron qui découvrit les anagrammes en premier, et que l’art d’étudier cette combinatoire avait été appelé Grand Œuvre, traduction de ARS MAGNA en latin (= ANAGRAMS). Le roi Louis XIII était semble-t-il fasciné par les anagrammes, en produisait lui-même et désigna à la cour un anagrammatiste royal - un certain Thomas Billon - , pour amuser la galerie.

Ce qui apparaissait en filigrane dans ces dialogues du patient avec son psychiatre, c’étaient les vicissitudes du monde. La permutation était le procédé qui consiste à produire ces anagrammes, et c’était ce qui se passait dans l’esprit torturé de Philomène Letrou. Du point de vue de la carrière médicale, pour Adrien, le fou le mettait en échec. Nous faisons souvent référence à la métaphore du « grand échiquier de la vie ». On peut sans peine identifier presque toutes les pièces de ce grand jeu tactique dans le rêve de Philomène. La tour (le squat muré, la discothèque), les cavaliers (les danseurs !), le roi (le mâle), la reine (la femelle ou la belette morte), les pions (les rats) et enfin le fou (Philomène). Il est de cette sorte de fous qui ne marchent pas droit, qui biaisent sur de longues portées, se déplacent en diagonale sur l’échiquier de leur subconscient. Pour comprendre et guérir, il eût fallu qu’Adrien fût lui-même désaxé, qu’il permute constamment ses pensées, qu’il pense de manière désordonnée. Mais comment expliquer la logique dans l’illogique ? L’allusion dans l’illusion ? Le fait est que ce désaxé de Philomène avait peut-être raison.

Chrixcel, juillet 2002.

* respectivement, ordre et famille des rongeurs.
** « qui se ronge les ongles ».

10 commentaires:

diane a dit…

Je t'avoue, je n'ai pas cherché ..
Merci pour cette lecture.

Chrixcel a dit…

Si ça t'as plu, c'est le principal :)

blang a dit…

Bravo! Ton univers est parfois très proche du mien!
Au fait connais-tu d'autres oulipiens chez les blogueurs? Ne pourraît-on pas former une espèce d'hyperblog à plusieurs? Mon idée est encore très floue mais... Pourquoi ne pas créer un "espace virtuel parallèle oulipien" (un peu surréaliste) que l'on construirait à plusieurs (il faudrait trouver d'autres fêlés)? Mais je délire peut-être complètement! Ne t'inquiète pas cela m'arrive parfois (cf quelques notes!).

Oken a dit…

Oui oui, très bonne idée. Et donnez moi l'adresse que surtout j'y aille pas ! :oP

Chrixcel a dit…

Oken °!° je t'avais prévenu de ne pas laisser ce genre de commentaires sous peine de te faire avoiner sec ! bououh je suis incomprise :( et toi un rabat-joie ignare et je te cause plus, na ! Malappris ! ça me fait pas rire !

Oken a dit…

Non non, c'est toi qui l'a mal pris.
Je suis juste pas un téléctuel.

(ah bon, deux fois 'un', zêtes sûr ?)

Chrixcel a dit…

blang, je crois que tu es malheureusement un des rares qui comprennes quoi que ce soit à mon charabia et ça me rassure :) (ouf, je suis pas la seule cinglée !)

Pour répondre précisément à ta question, j'ai cherché un temps (en vain) des sites mais y a oulibien et oulipabien...y a ceux qui font mumuse histoire de se la péter et ceux qui se prennent tellement la tête que ça en devient pompeux et en plus ils n'ont(à mon humble avis bien sûr) aucun talent. Donc, j'ai laissé tomber faute de mieux...

C'est sûr qu'à la lecture de certaines de tes notes je ne doute plus de ton esprit ravagé et de surcroît psychomath mais je serais bien mal placée pour te critiquer.

Une association d'oulibienfaiteurs serait une excellente idée, et je suis persuadée que nous réussirions à attirer des adeptes (au fait merci pour le site de Fatrazie). La possibilité d'un n-hyperblog de profondeur x n'est donc pas si inconcevable dans l'absolu...

Cheubloh a dit…

Oken, tu es comment dire...Direct ! :D
oui les télectuels c'est dur à suivre des fois ....mais je ne critique pas, heuresuement que vous êtes là pour nous décrypter certains trucs....:D

Chrixcel a dit…

Merci, zombi bloche, mais je ne prétends pas être une télectuelle, à supposer d'ailleurs que je sache ce que c'est ! Je trouve tout simplement que le dé-crypt-age, pour une amatrice de cimetières comme moi, c'est tout naturel :)

GrandK a dit…

Oh je... je... euh... téléctuel vous avez dit? :D me voila sans voix *^-^*