dimanche 28 août 2005

Attention ce sera un peu long à lire ! Une nouvelle en deux parties que je sors de mes fonds de tiroir.


ADRIEN RĒMART, PSYCHIATRE

PART I : LA MUSARAIGNE


L’être humain s’auto-proclame animal social mais au fond c’est un misanthrope en puissance, ce qu’il démontre dans son comportement à travers la sélection qu’il opère quotidiennement dans ses relations avec autrui. Sur des critères parfois éculés (physique, tenue vestimentaire, etc.) il agit sous couvert de préjugés qui ont la dent dure. Il diffère des termites ou des fourmis en ce sens que la plupart des échanges entre individus s’effectue a priori. Il ne sympathise pas avec tout le monde. Il ne fréquente pas n’importe qui. Et le plus souvent, rares sont ceux qui peuvent se targuer d’avoir emporté ses faveurs. En termes de statistiques, il rejette bien plus qu’il n’accepte les autres. C’est une évidence, et c’est même vital pour la plupart des individus, de préserver leur différence.

Il existe aussi des êtres qui ne supportent pas la solitude et qui ont besoin d’une attention constante, animés par ce besoin universel, écœurant et maladif d’être aimés pour eux-mêmes. Dans notre grande mansuétude nous pouvons le comprendre. Pas Adrien Rémart. A la rigueur, il voulait bien faire l’effort de comprendre les « fous » puisque c’était son métier. Mais les « gens normaux » ne l’intéressaient pas. A ses yeux, il ne suffisait pas de se dire que nul ne peut se passer de ses semblables pour les aimer. Cela dit dans un certain sens, on pouvait dire qu’Adrien aimait ses malades ; il les aimait parce qu’il dépendait d’eux. La cruelle vérité, c’est qu’il les aimait par pur égoïsme, à ceci près qu’Adrien n’aimant personne, il se croyait obligé de les aimer à défaut de lui-même pour se sentir exister.

On sait que la maladie psychique est le symptôme d'un mal de vivre. Souvent le malade se dévalorise, pense qu’il est un parasite, et c’est pourquoi il ne trouve pas de sens à sa vie et se sent inutile dans la société. Adrien n’avait cure de trouver un sens à la vie de ses malades, car leur existence même n’était pas de ce monde. Et il sentait bien que les patients qu’il soignait ne voulaient pas guérir parce qu’ils étaient heureux comme ils l’étaient, parce qu’ils avaient dépassé le stade du bien et du mal. Adrien vivait entouré de dégénérés, et ceux-ci n'étaient pas ceux que l’on croyait. Pour eux, la norme était une anomalie. En réalité il n’y avait pas de quoi s’affoler, si piètres fussent les humains, leurs âmes avaient une part de folie qui les sauvait. Mais que faire ? La société excusait ses fous comme les souverains autrefois leurs bouffons, alors même qu’Adrien pensait que tout le monde, à un moment donné, était bon pour l’internement. Le fou est un obsédé de quelque chose, et l’obsession est bien humaine. Elle enferme l’être dans une monomanie qui, si elle est libre de circuler dans ses veines, se propage comme un virus. Ce qui passionnait Adrien, c’était de comprendre de quoi ce virus se nourrissait dans l’être qu’il examinait. Il tenait des cahiers chronologiques sur ses patients, dont il croquait parfois le profil en rassemblant ses notes. Il lui arrivait de traiter toutes sortes de patients, atteints de bien étranges maux… il rédigeait avec soin des résumés de vie ou relatait des incidents s’étant produits au cours de la thérapie.

Un cas l’intéressait plus particulièrement : c’était celui de Philomène Letrou. Avec ce patient, le jeu des questions-réponses ne fonctionnait pas. Obsédé par les anagrammes, ce dernier, en plus de se prendre pour une musaraigne, soumettait des énigmes à son médecin à chaque séance en guise d’introduction. Au premier rendez-vous, par exemple, il tendit à Adrien un bout de papier où trois phrases étaient inscrites. Il affirmait que si Adrien en trouvait l’interprétation, il connaîtrait le mal qui le rongeait littéralement.

Fouine passe jus. jeu passe Fusion. Fesse jeu ? – oui. Pan !

Adrien découvrit ainsi que les trois phrases étaient des anagrammes de ‘Je ne suis pas fou’.

- Hé ben voilà la réponse, ergota Philomène lors d’une séance, j’ai pas de problème, je suis pas fou ». Adrien lui répondit alors :

- Vous êtes une sorte de fouine des mots, n’est-ce-pas ? Le désordre des lettres, des caractères vous fait de l’effet, vous n’aimez pas l’ordre établi. Beaucoup de gens sains d’esprit se complaisent dans le désordre, et cela ne veut pas dire qu’ils sont déments. Je ne vois là aucune raison de vous justifier de votre non-folie, Philomène.

Et Philomène de répondre : - Donc, je peux être une musaraigne ? Comprenez bien que je suis une musaraigne parce que j’ai l’anus maigre ».

Au bout de quelques entrevues, Adrien apprit à peser chacune des paroles de son patient car ce dernier avait une fâcheuse tendance à placer une anagramme chaque fois que faire se pouvait dans ses interventions. Ainsi, selon ce principe, anus maigre n’était autre que le mot musaraigne. Cette gymnastique cérébrale, ajoutée au casse-tête posé par le caractère unique de ce cas, était éprouvante pour Adrien car il était sans repère. Le plus écrasant résidait dans la puissance de ce cerveau génial, capable de donner la ou les anagrammes de n’importe quel mot ou phrase avec la promptitude effrayante d’un générateur. Le malade affirmait que les anagrammes révélaient la véritable nature d’une réalité. Selon lui « le désordre organisé qu’elles représentaient était vital pour un changement radical et nouveau, dans la mesure où elles étaient une agression de (l’) ordre établi ». Il était donc difficile de le comprendre lorsque dans son discours démon signifiait monde, le progrès un gros pré, une radio tuner un ordinateur. Se prenant réellement pour une musaraigne, il évoquait tout naturellement l’oiseau cru (souriceau), le traîne-pieu (taupinière), l’ami raton (tamanoir) ou encore le muflier-loir (fourmilier).

Philomène se constituait ainsi son vivier imaginaire et ne se sentait bien que parmi les rongeurs et autres petits mammifères des champs ; il ne tolérait comme seule nourriture qu’insectes, larves ou petits rongeurs. On peut dire sans se compromettre que s’il y avait une personne dont l’esprit battait la campagne, c’était bien Philomène Letrou. D’un point de vue pathologique, il ressemblait un peu au célèbre « homme aux rats » analysé par Freud, à ceci près que Philomène était plutôt l’ami des rats. Adrien, ayant un prénom peu propice aux anagrammes, avait été rebaptisé l’Agité Râpé (piège à rat). Cela amusait bien ce dernier que Philomène le décrive comme un agité, et surtout qu’il le considère comme un piégeur. S’il y avait bien une chose que tentait toujours son patient, c’était de le pousser dans la trappe. Si à un moment il décidait de ne plus suivre Philomène dans son délire, la thérapie serait nulle et sans effet. Pénétrer dans le vivier sans se faire mordre, tel était bien le défi d’Adrien.

Gratte-papier, il notait systématiquement tout le vocabulaire créé par le malade et l’apprenait par cœur en vue des futures séances, de sorte qu’il lui était plus facile de décoder son langage. Philomène, qui semblait comprendre qu’il avait un adversaire retors, compliquait tout à plaisir. Il serait fastidieux de reproduire tous les entretiens, mais il est intéressant d’en avoir un aperçu pour saisir la complexité d’un tel esprit. Adrien enregistrait chaque séance au dictaphone et les retranscrivait consciencieusement. L’une d’entre elles est reproduite partiellement ci-après. Les noms de rongeurs et autres mustélidés sont dissimulés dans ce dialogue et Adrien s’était amusé à écrire la solution dans son glossaire professionnel. Les noms en caractères gras dissimulent d’audacieuses anagrammes :

« - De quoi avez vous rêvé cette nuit, Philomène ?

- Dans mon rêve, il y avait… une discothèque. C’était une soirée cuir, je crois. On y donnait une spéciale « Danse avec les loups ». L’enseigne était visible à 50 mètres à la ronde, une rue ridicule dans un quartier menu.

- Un quartier menu ?

- Oui, qui dit petites mœurs dit petites rues, pour lesquelles j’ai, en général, une adhérence limite. L’artisan con n’est que menu fretin pour le grand homme que je suis. Le moineau faible est attiré par le stupre et l’astronaute célibataire trouve son univers dans ces cloaques de nuit. C’est sûr que le hooligan sapé RMI qui traîne ses pattes ici ne concourt pas pour un match de prêtrise

- Mais que se passait-il dans cette discothèque ?

- Il faisait sombre… Je ne voyais pas grand chose, car une culte noirceur empuantissait les lieux de nuages opaques et nauséabonds et la lumière des stroboscopes donnait à la piste un effet d’onde cachou. L’atmosphère était si floue que chacun des cavaliers ressemblait à un meneur mutilé, comme souffrant d’un pied bot. Le plus souvent, dans cette soif de terreau, un poilu modéré, dit « poil de morue », soucieux de faire ses preuves, traversait la piste comme un automate en se prenant pour un loup virtuose de danse, mais avait surtout l’air d’un lopin de vaseline doté d’une rotule folle. Il est de ces faiblesses qui ont pour conséquence de rendre les gens dingues… Tenez, ces danseurs, échauffés par un certain érotisme du gamète, couraient après le mâle ou la femelle au point de risquer l’entorse du mulet. Le moindre de ces enchevêtrements corporels était orchestré de main de maître par une sorte de ministre mal givré et de surcroît onychophage qui avait l’esprit chaud et la hardiesse d’un grand élan épiné. Il encourageait les danseurs sans partenaire d’un : « crabe vanillé ! ». Apparemment, c’était dans la haute que le concept marginal de « discothèque masquée » battait son plein. L’espèce de squat muré constitué par l’endroit surpeuplé disait tout de la tonalité des soirées qui y avaient lieu. En effet, ce lieu était infesté de rats aux fins de perpétrer la race. Le Ministre de la Jeunesse et des Sports comptait hybrider ces rats avec d’autres espèces pour un élevage futur. C’était une super trahison à l’égard du Ministre des Sciences, qui était contre toute idée de clonage ou de vivisection.

- Mais que faisiez-vous au juste dans cet endroit, si ce n’était pas votre genre ?

- Je crois que j’étais une sorte d’insecte du platane à la solde d’un autre ministre. Je revois, lors d’une vision rêvée, une lettre tombée par hasard sous mes yeux, et qui me nommait, moi, Philomène, pour cette mission officieuse ».

à suivre...

6 commentaires:

blang a dit…

Tu connais cela, j'imagine?

Le verre à pied
le père a verdi
Rêvé de plaire
Le rapé dérive
Erre, pâle, vide
Parle de virée
Repère la dive
Le pari de rêve
Le rêve rapide
Arrive le pédé
- Rapide relève ! -
Repère l’avide
Lièvre déparé
Père de rival(e);
Répare le vide

Moralité

révélé diapré
Vipère lardée
Le père dériva
De rêve à péril

G.Q.

diane a dit…

Wouaa !! Tous ces anagrammes en cette heure tardive. Je n'ai pas le courage de les déchiffrer ...
Il y aura peut etre les réponses bientot :)

Chrixcel a dit…

blang > eh non, je ne connaissais pas et ça tombe fort à propos ce lièvre déparé :) Mais qui est donc G.Q. ? Ca m'intrigue...

diane > petite cossarde ! réponses ce soir, mais tu peux d'ores et déjà creuser :)

blang a dit…

http://www.fatrazie.com/anagrammes.htm

Oken a dit…

Ya trop à lire pour moi là.
Zauriez pas des images plutôt ?
Et tout le monde est rentré je peux pas trop rester dessus au taffe.

Chrixcel a dit…

blang, merci, je vais voir ça de plsu près.

Ah là là Oken, dès que ça devient un peu compliqué y a plus personne :-)