lundi 2 février 2009

AMBIANCES : LES CONSÉQUENCES

Désolée d'avance pour la longueur du texte, mais près de 140 mots différents à caser, c’est un sacré challenge…c’est pourquoi j’ai parfois utilisé des mots de la même famille pour plus de fluidité. Les doublons sont assez représentatifs de l’imaginaire collectif des participants : lumière, abîme, brisure, enlisement, merde, éclat, fêlure, plongeon, fragile, tournis. Merci en tout cas pour ce brainstorming ! En prime, une illustration que m'a inspirée le texte.



***

Lisbeth s'enlisait avec désespoir dans une cimenterie de cauchemar, en proie à un vertige et une douleur sans fin : le compte à rebours avait commencé, et les secondes s'égrenaient dans un silence elliptique...1, 2, 3, 4...11...Les terribles vers de l’Horloge de Baudelaire semblaient se répercuter sur les murs de son cachot : « Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote: Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois, Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !». Le corps nu de Lisbeth, était tout en contrastes : couleur de neige et parsemé de bleus (les empreintes de sa séance de torture), il avait l’aspect de la faïence. On l'avait droguée à l'héroïne, et à certains moments d'inspiration lui venaient dans ses délires des scènes de Transpotting et de Requiem for a Dream. Elle comptait les paillettes de sa peau comme autant de points de saignée traçant des rails parallèles vers un brasier jusqu'à l'ignition : un, cent, dix. Dans le voile tamisé de sa conscience ponctué de rares éclaboussures de lumière, sa tête allait exploser comme un volcan en éruption tant elle avait mal. Comme elle était l'unique captive, la solitude et l'enfermement provoquaient chez elle des accès de schizophrénie : elle se parlait à elle-même pour ne pas crier. Parfois, elle entendait résonner un ricanement semblant provenir d'un hall lointain. Une odeur de brûlure lui parvenait à travers une fragile meurtrière incrustée de suie, d'où elle apercevait la lueur du jour filtrée par un grillage en résille. Le fameux décret n° 2006-1386 était passé aux oubliettes, et les ricochets de clarté sur le boulet attaché à ses chevilles n'était qu'une lueur d'espoir illusoire. Dommage...elle était foutue. Il n'y avait pas d'échappatoire, et presque pas d’aération. Ni barreaux, ni persiennes. Les conséquences de son imprudence semblaient incontournables, aussi fatales que l'enclume écrasante du remords qui vous plonge dans l'effroi et vous change en statue de marbre. Bientôt, il serait trop tard. Trop tard pour les regrets et trop tard pour les condoléances, personne n'entendrait la brisure de son cœur ni ne pleurerait les cendres de son âme. L'humidité ambiante de ce gouffre interdit aux humains compromettait sérieusement l'étanchéité de ses garde-fous, mais elle s'empêchait malgré tout de sombrer dans l'abîme de la folie...Paradoxe total car elle s'y trouvait déjà.

Lisbeth avait de la visite. Le rieur du hall, avec sa face de conque, était plus sinistre qu'un hiver glacial (étrange ce mot « conque », se dit-elle, un mix de con + queue comme le sexe d’un androgyne). Il avisa la silhouette de la jeune fille : enracinée dans sa torpeur de pétrifiée, elle avait le cul par terre empêtré dans la merde. Il partit d'un énorme éclat de rire sarcastique; "Holala !", fit-il. Il y avait cependant comme une fêlure dans sa voix, à l’instar de son épiderme craquelé par une sorte de lèpre. Elle resta figée devant le spectacle de cette peau en lambeaux, comme envoutée. « Pourvu qu’il ne me touche pas ! », pria-t-elle. Elle se demanda d’ailleurs quelle était la période d’incubation de la maladie au cas où elle verrait chez elle les premiers symptômes. Puis, il se mit à écrire ces trois caractères d'illettré, "M D R" à la craie sur le mur comme un avertissement, le calque de son propre rire de dément. Le cachot avait des allures de squat, avec tous ces graffs sur les parois en décrépitude, dont ce tag "Flubber", qui collait comme un gant au maton, pensa-t-elle avec humour. Non, elle ne Mourrait pas De Rire c'est sûr, mais de quoi ? Quels arts funestes l'attendaient dans la profondeur de ce lieu hanté par les fantômes des précédents prisonniers ?

Pour l'heure, elle avait le tournis...un passage à vide qu'elle tentait de maîtriser. Tandis que "Flubber" s'assurait de la solidité de ses chaînes, elle voyait à travers l'interstice de la porte entrouverte une verrière dotée d'une ossature de métal. Le squelette d'acier était immense, et on y distinguait une sortie tout au bout d’un labyrinthe. Lisbeth se voyait déjà évadée de la dernière chance...quel truisme ! Elle avait déjà la nostalgie de la vie, prenant de plus en plus conscience de sa propre légèreté...en pleine ascension, le ciel semblait lui ouvrir ses bras, comme lorsqu'on prend son envol...terrain glissant ! Elle ressentait une attirance pour la mort, une immersion dans une terre de délivrance ! "Non !!!", se dit-elle avec colère, « je ne veux pas finir comme ça, pas maintenant » !

Tandis que "Flubber" gesticulait, elle entendait les flop-flop de sa chair flasque, ponctués d'un cliquetis. Il marcha sur sa cheville entravée d'un anneau et elle serra les dents très fort pour ne pas hurler. A entendre son "oups !" machiavélique et à voir le masque de sa jouissance placardé sur sa face glabre, il jubilait. Une voix d’outre-tombe semblait lui murmurer : "Le cliquetis. Concentre-toi sur le cliquetis". Une cordelette dépassait du paletot désuet du mollusque, et elle tirait discrètement dessus, ce qui générait ce fameux son de métal qu'il ne semblait pas entendre. Ses premières tentatives furent autant de coups d’épées dans l’eau. « Accroupis-toi plus ! », crut-elle encore entendre.

Le trousseau de clés tant convoité, mû par l'attraction terrestre, tomba enfin : le son de sa chute fut étouffé par les immondices éparpillés sur le sol. Le cœur de la jeune fille battait à tout rompre : cette espèce d’alien n'avait rien vu ! Elle le regarda s'éloigner vers la porte de sortie...il fallait agir vite. Au prix de pénibles contorsions, à l’envers, à l’endroit, elle parvint d'abord à détacher ses pieds, trouva la force de se lever puis saisit un tesson de bouteille afin de fracasser la conque, qui, ciblée avec précision, s'effondra comme une chiffe molle. Un geyser de sang jaune jaillit de son crâne. Vite, elle dégagea ses poignets, encerclés de menottes, à l'aide de ses dents et de ses pieds. Se défaire de ses fers lui procura une sensation de soulagement infini. Ce fut pour Lisbeth la première fois, la seule sans doute, où elle put inscrire dans sa chair le mot LIBERTE.

18 commentaires:

Tatiana a dit…

Incroyable !!! Mais où vas tu chercher tout ça ? ;) Tu es une formidable jongleuse de mots !!!
Je me suis amusée à repérer les mots laissés par les lecteurs au cours de ton texte... sympa cet exercice (dont je serais bien incapable, vraiment ;p)
Dis tu crois pas qu'il y a tjs deux petites souries dans ce genre d'endroits qui ont les yeux, la bouche grand ouvert d'émerveillement et qui auraient sauvé ta Lisbeth de ce grand "conque" ;))))
Chapeau Mamzelle.. quel style ;)

P@sc@l a dit…

Pas mal du tout !
Glauque à souhait !
Heureusement que ça se termine bien !

;-D

Quel talent !

Biz

Rmd a dit…

Voila ce que tu fais d'une innocente abbaye (conques) dont les vitraux ont été crée par Soulage..c'est les pélerins de St Jacques de Compostelle qui vont être contents!! C'est superbe ton texte, bravo, j'aime bien de le dessin aussi.

Anbleizdu a dit…

Ouah excellent !!! Je dirais même pas assez long à mon gout !!! Le prénom Lisbeth m'a rappellé la Lisbeth de Stieg Larsson qui, elle aussi, subit son lot de tortures tout au long de ses 3 bouquins !!!
A quand un thriller en entier ???

FreZ a dit…

Prisonnier on ne sait où, d'on ne sait qui et sans savoir pourquoi... Un thème qu'on voit resurgir de temps en temps, mais qui est une belle métaphore de la vie.

Bien vu, ce con-queue (qui me rappelle le con-verge)

Zygene a dit…

Un texte que j’ai lu avec grands plaisirs, bravo pour ton imagination et talent d’écriture que j’aimerai avoir, et de nous faire partager l’aventure de Lisbeth.
PS : J’ai adoré le film Requiem for a Dream ;-)

10Fraction a dit…

tu as autant de talent qu'en poésie.C'est captivant.Le texte prend le lecteur dès le début et le dépose par terre à la fin sans qu'on se soit apperçu qu'il nous a fait voyager. Bravo

Gérard a dit…

Le conque c'est un peu le maître Bjurman de Lisbeyh Salander.
Belle ambiance et très bien écrit comme d'habitude.

Thias a dit…

bravo

10cré a dit…

Respeeeeeeect !
Tu manie les mots avec une sacrée élégance :-)
Tu es un peu comme moi avec la photo lol ;-D

Myu a dit…

tu as été taguéeeeeeeeeee :)

passantepensante a dit…

j'adoooore.
C'est décidé Christelle tu vas nous écrire Millenium 4.
J'adore ton style et cette horrible histoire à mots frissonants.
B.

nicolas a dit…

Cela me rappelle étrangement les ateliers d'écrire. Chacun indiqué un mot, et de cette ensemble de mot, il fallait raconter une histoire.

J'avais à l'époque la curiosité de voir ces virtuose à l'œuvre, la curiosité d'un monde qui m'échappait.
Écrire me semblait à le moment là un moyen d'expression, un moyen de dire une forme de pensée. J'en appris que cela pouvait être aussi un plaisir, le plaisir des mots, des jeux de mots, un échange aussi, un regard, une approche aussi.

J'en appris que d'avoir fait des études analytiques de textes littéraire ne donnait pas forcément élégance et la volupté du langage écrit, que ce jeu du coup, n'appartenait pas qu'une seule tranche d'individu, que ppour l'amour du mot, chacun avait sa place... Il en éditait régulièrement une petit revue qui s'appelait « La Luciole » qui vendait à la sauvette à ce qui voulait bien l'entendre.
La démarche est intéressente et demande un effort dans l'utilisation de mots hétéroclites qui ne s'accorde pas toujours, cela pousse à voir, à l'entendre une autre manière le vocabulaire et la liaison qu'ils peuvent avoir entre eux. Ce qui m'avait particulièrement plus s'était cette rencontre de style différent, la rapidité pour certains d'aligner les mots et un sens fantasmagorique, créant tout un univers mystérieux dans un temps réduit. J'avais aimé la rencontre de ce monde, de ces gens qui pour une soirée, nous tournions tous autour du mot comme s'il s'agissait d'un grand feu au milieu d'un prairie.
Belle performance.
:)

Chrixcel a dit…

Tat> ça demande d'être méthodique, mais j'avoue que certains mots m'ont posé quelques difficultés ! En tout cas, je te garantis que le cachot de Lisbeth est truffé de rats, de quoi inspirer Gorellaume^^

Pascal>> glauque, c'est bien le mot;)

RMD > Merci M'sieur;) j'avoue que je n'avais ABSOLUMENT pas pensé à l'abbaye de Conques;) c'est passionnant la polysémie:)

Anbleizdu> Pas assez long;) !!! eh bien, faudrait que je le transforme en nouvelle alors ! En thriller pfiou...trop de boulot et je suis pas sûre d'en être capable ! C'est bien la Lisbeth de Millenium en effet, et je la dois à Passante Pensante;)

Frez>> et que dire de con-joints ? petite pensée post-coïtale;)

Zygene> mille mercis;) j'ai beaucoup aimé aussi:)

10fraction, Thias, Passante Pensante>> je me suis beaucoup amusée dans cet exercice de style, et j'avais peur d'être rébarbative car il me fallait caser les mots...mais je suis contente, ça a l'air de "passer":)

GL> j'avoue à ma grande honte que je n'ai pas lu Millenium !!!

10cré>>hé hé j'aurais pas dit mieux;)

Myu >> aaaahhhh bon merci, je suis pas fan de ce genre de chaînes mais je vais voir ce que je peux faire...

Nicolas > je trouve justement que j'ai trop tendance à ne pas écrire si je n'ai pas un minimum de contraintes. La question est de savoir si je serais capable d'écrire de la prose, roman, nouvelle, sans contrainte et là...j'ai l'impression que j'en suis incapable.
Tu me diras, écrire est une contrainte en soi, puisqu'il faut élaborer un scenario, camper des personnages dans un contexte, inventer en essayant de se démarquer. Cette difficulté là me fait baisser les bras d'avance. Par ailleurs, en réalité je suis très "exclusive" dans l'écriture et les ateliers du type de ceux que tu décris ne m'intéressent pas vraiment. Je n'ai jamais expérimenté la chose mais d'emblée je sais que ça ne me plairait pas. J'ai besoin de solitude pour écrire, de concentration.
Dans cette forme de "logorallye" oulipien que je me suis imposé, ce qui m'intéressait c'est de voir d'abord quels mots allaient ressortir de l'imaginaire des participants, mots qui allaient forcément induire un univers autour duquel pourrait se construire la narration. Il est étonnant de voir par quelles pirouettes linguistiques on peut se sortir d'une "impasse", face à des mots qui n'ont rien à voir ensemble...car on s'aperçoit qu'en creusant un peu...un lien peut se créer dans leur différence...il faut s'entraîner à faire ce genre d'exercice, c'est très bon pour les neurones, la créativité, le plaisir du jeu !;)

nicolas a dit…

;)

paris-émoi a dit…

Ton texte me rappelle les plus belles pages de "la géole" de Selby Jr. fortes, apres, de celles qui s'impriment pour longtemps en nous...

Christine a dit…

Bravo pour l'imagination, le style et tout et tout...
J'aime beaucoup !

Anonyme a dit…

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