mardi 7 novembre 2006


e. e. cummings (1894-1962)
(poète, essayiste, peintre et dramaturge américain)

Musicalité, déni de la ponctuation et des titres, défragmentation, choc des mots, non-sens ou trop plein de sens…calligrammes. Il est difficile de décrire l’impact produit par les poèmes d’Edward Estlin Cummings. Difficile de les traduire et de les analyser, mais je vais m’y essayer ici : tout seul ce flocon (un éclair) en surplombe un plus grave tout seul OU unique ce flocon (un éclair) est au-dessus d’une tombe. Tradutore traditore. Autrement dire traduire, c’est trahir. Une multitude d’interprétation est donc possible…le « one » du haut surplombe le « one » du bas. Le plus grave (si on l’admet dans le sens « accentué ») est forcément le plus bas. Le terme « (a lightning) » ondule comme un éclair justement, et s’abat sur les autres mots qui, éclatés par cette foudre, s’éparpillent en caractères solitaires. Cet éclair central du poème, mis entre parenthèses et donc comme désolidarisé des autres mots, est pourtant sa clé de voûte ! il divise un (one) pour donner un (one). Il est l’unificateur, disloquant pour mieux ressouder. Mais « gravest one » c’est aussi « gravestone », autrement dit la pierre tombale. Et le verbe « alight » signifie aussi « descendre ». Verticalité de la stèle et du style…C’est beau non ? Et si la verticalité était la métaphore des règles de syntaxe, et le zigzag de l’éclair celle qui les pulvérise pour mieux les faire voler en éclats ?

  • one
  • t
  • hi
  • s
  • snowflake

  • (a
    • li
      • ght
    • in
  • g)

  • is upon a gra
  • v
  • es
  • t
  • one
(les puces ne sont pas dans le texte mais impossible de respecter le bon alignement sinon...)

Ainsi E. E. Cummings asseoit sa parfaite maîtrise de l’effet visuel et du rythme tout en illustrant son propos. Un autre de ses poèmes énigmatiques pose en effet le souci du poète et de l’homme qu’il était de se détacher des contingences qu’il estime superflues (tout comme dans sa vie il combattit le rigorisme intellectuel et le puritanisme de son éducation). Ce texte, entre autres, est une projection des aspirations personnelles du poète quant aux normes qu’il bouscule, ce qui constitue un trait caractéristique de son art. Je le traduis aussi fidèlement que possible.

          • since feeling is first
          • who pays any attention
          • to the syntax of things
          • will never wholly kiss you;
          • wholly to be a fool
          • while Spring is in the world
          • my blood approves,
          • and kisses are a far better fate
          • than wisdom
          • lady i swear by all flowers. Don't cry
          • --the best gesture of my brain is less than
          • your eyelids' flutter which says
          • we are for eachother: then
          • laugh, leaning back in my arms
          • for life's not a paragraph
          • And death i think is no parenthesis

* * *

puisque la sensation prime
qui se soucie
de la syntaxe des choses
ne t’embrassera jamais totalement

totalement pour te mystifier
tandis que le printemps est sur la terre

mon sang approuve,
et les baisers sont un sort bien meilleur
que l’érudition
femme je ne jure que par les fleurs. Ne pleure pas
-- la plus belle expression issue de ma cervelle est moindre que
celle du battement de ta paupière qui dit

nous sommes faits pour l’unl’autre : alors
ris, reposant dans mes bras
car la vie n’est pas un paragraphe

Et la mort je pense n’est pas une parenthèse


* * *
Pour moi ce poème c’est le retour à la vraie vie, animale, primaire (« first ») avec un jeu d’opposition fort entre le désir, les sentiments, le sang et la sève, le bourgeonnement, l’aspect tactile des choses (« kiss, kisses, Spring, blood, flowers, flutter, laugh, life ») et l’intellect avec toute ce qu’il comporte de cloisonné et de convenu (« syntax of things, fool, wisdom, brain, paragraph, death, think, parenthesis »).

Le poète console son amante qui semble déplorer sa propre sensiblerie, ses sentiments et ses intuitions, en les comparant au savoir et à la cérébralité de son amant. Emotion féminine et pensée masculine pourtant se complètent ici parfaitement, là où les manifestations de l’esprit sont des futilités face à celles de l’amour. Regardez comme la première « strophe » ou salve, est laconique, quand elle parle froidement de syntaxe : c’est l’homme. Et regardez juste après le bloc ondulant qui suit le rythme d’un baiser, le sang qui s’agite dans les veines sous l’émotion, le ressac de l’étreinte : c’est la femme. Les mots semblent s’étaler comme le flux et le reflux d’une vague. Quelques allitérations en « f » et « w » (waves…) parachèvent l’effet d’onde.

Le poète met aussi en balance une chose aussi anodine en apparence qu’un battement de cil (mais qui dit battement de cil dit aussi battement du cœur, vibration de vie par excellence) à une expression de l’esprit. Ce « each other » ne devrait pas être collé grammaticalement : il ne fait qu’un parce que le poète décide de les faire se toucher et s’embrasser (en français « chacun » est en un seul mot mais pas en anglais). La chute du poème est une sorte de chiasme, cette figure qui fait se croiser des termes antithétiques pour mieux mettre en valeur ce qui les rapproche le plus souvent : la vie n’est pas un paragraphe. Elle ne se borne pas à quelques lignes, elle est si riche qu’il faut la sentir pleinement (« wholly » x 2) et sans limites : il faut remplacer les parenthèses étriquées par des bras grands ouverts (« leaning back in my arms ») et les virgules par des baisers. La mort n’est pas une parenthèse…on ne peut la supprimer au gré de ses envies, ce n’est pas un détail. Et c’est peut-être pour cela que Cummings en a fait un seul vers, isolé à la fin, se détachant du reste en guise d’épilogue -- le seul à comporter une majuscule.

La mort, c’est le point final qui justifie la quasi absence de toute ponctuation. La syntaxe, on peut la systématiser, la structurer, l’appréhender. Mais un baiser ? Qu’y a-t-il justement de plus évanescent qu’un baiser ? Essayer de rationaliser à tout prix, n’est-ce pas un peu fuir la vie ? Alors, nous dit le poète : mélange de langues, oui. Mais langue de bois, non. Pas de fioritures dans ce texte d’une extrême simplicité, clé de sa vérité et de sa beauté.

(…et c’est moi qui dis ça ! moi la walkyrie des contraintes, du vers maîtrisé, de la strophe alambiquée…hééééé oui !!!!!).
- Bouh ! le bilinblog ! -

12 commentaires:

cheubloh a dit…

Allez dis le nous que tu viens d'une autre planete Chrixcel :D
Ecrire de telles choses...pfiouuu ça me sidère, c'est très chouette :D

Gilroy a dit…

C'est un poeme interessant mais je ne suis pas tout a fiat d'accord avec ton analyse.
Quand tu separes le cote animal du cote cerebral, tu mets immédiatement les sentiment dans le cote animal, mais les sentiments sont plus une forme d'intellectualisation des pulsions animales chez l'homme. En effet, à mon sens la seule part d'animal qu'il reste chez l'homme c'est cette programmation genetique qui le pousse à se reproduire er à faire perdurer son espèce (à tord ou à raison, mais c'est un autre débat...).
Ca fait des siècles que nous sommes conditionnés à réagir en êtres "civilisés". Mais plus la cicilisation avance plus les comportements bestiaux (et non animaux) ressortent : guerre, viol, violence gratuite ....
Finalement, je pense que pour nous, la mort n'est pas la fin ; ce serait plutot la naissance qui serait la fin de tout. Comment considérer que la vie qu'on nous propose avec toutes ces règles, ces obligations, cette stupidité humaine omniprésente ... ne soit pas déja une fin en soi. Il n'existe plus aucune liberté et le pire c'est que les gens sont heureux comme ça !!!

Chrixcel a dit…

cheub> je suis de Neptune (apparemment c'est la planète des poissons) ;-)

Gilroy> c'est ça qui est intéressant avec un texte : finalement on peut lui faire dire tout et n'importe quoi, du moment qu'on prouve un tant soit peut ce qu'on dit ! Comme ce poème est d'une simplicité biblique, on cherche bien sûr à schématiser l'ensemble. Il y a une sorte de volonté d'uniformisation ou plutôt d'universalité dans le propos, mais bien sûr ça marche pas comme ça, ce serait trop simple...il y a des femmes sexuelles et des hommes sensibles (même si dans l'absolu personnellement je n'ai pas vraiment eu l'occasion d'observer ces phénomènes de foire !¨^^)
Quant à débattre sur la vie et la mort, à savoir si la vie vaut d'être vécue ou non, moi je plus optimiste que toi ! car je crois en l'amour et l'amour ba c'est surtout humain...on voit une forme d'amour aussi chez les animaux, preuve s'il en est que l'amour, à l'instar du désir de procréer, est naturel, et se défie de toute forme de "civilisation", "socialisation" ;-)en tout cas c'est aussi un des sens du poème qui ne doit pas totalement nous échapper...*Flower power*

cheubloh a dit…

moi je pense que l'homme est fait pour faire la guerre...
bon à vous de me croire ou non sur mes convictions :D

Naya a dit…

Les hommes plantent les graines, les femmes portent les fruits et l'artiste est un alambic qui s'enivre de ses propres vapeurs. Hips ! Mais ça empêche pas de réfléchir. ;)

zecoco a dit…

moi je suis d'accord avec l'alambic ;)

texte vraiment intéressant, ça change de ces blogs tout pourris de pseudo-dessinateurs ;)

Bobu… tu changes pas toi :D
Cela dit t'es quand même pas dans la meilleure position pour parler de société sans liberté alors que tu vis dans un des pays qui en laissent le plus ;)

Mais comme dirait l'autre chacun ses opinions

Gilroy a dit…

Je trouve qu'elles diminuent de plus en plus nos libertés !! Ou alors faut être comme tout le monde : un gland préformaté qui fait ce qu'on lui dit comme un bon toutou. C'est vrai que si tu sors de cette façon de vivre, t'es obligé de penser par toi même. C'est pas facile !!!!

Bah de toutes façon je sais que je parle dans le vide, tout ce que la majorité des gens est capable de dire c'est : "ben c'est comme ça, on n'y peut rien, gna gna gna ...."
c'est d'une tristesse !!!!

cheubloh a dit…

Arretez de vivre vos opinions de la sorte en gueulant sans cesse, avec leurs opinions trop prononcés parce qu'ils veulent absolument faire changer les idées de tout le monde, les gens deviennent cons, aigris et ils perdent leurs amis....ou pseudo amis

Chrixcel a dit…

Bon ba quand on parle de littérature alambiquée...ça mène à des grandes théories ! moi j'en ai une qui se rapproche de celle de Naya : je vais picoler un bon coup ce soir pour oublier toutes ces merdes, dans un bar à vin avec une bonne assiette de charcutaille pour faire passer le tout (ça te parle gilroy, ça aussi, hein ?)
Voilà, et qui m'aime me suive ;-) Santé !

Gilroy a dit…

Ah ca c'est sur que ca me parle !!! Miam miam !!! La bouffe et la picole sont les deux meilleurs amis de l'homme !!! :D

jayric a dit…

ça y'est, j'ai une migraine...
nondidiou !
;-)

Chrixcel a dit…

Oh! Jayric, voyons ne me dis pas que tu as lu les textes à l'envers !