mercredi 16 avril 2008

V – Ode et aura

(La Rose au Néron)

Le matin, dans le bus, Rose lisait avidement la rubrique du quotidien gratuit Metro qui s'intitule "courrier du coeur". Les bluettes des métronautes étaient dans l'air du temps. Tour à tour touchante et ridicule, cette page distillait de brèves histoires de rencontres furtives, de déclarations à des inconnus croisés par hasard et de moments de doute, lorsque le transport en commun n'est pas forcément réciproque. Rose souriait à la lecture de certains encarts et se disait qu'un jour, elle aussi aurait peut-être quelque chose à écrire dans cette feuille de chou. L'instant arriva un soir sans crier gare puisque c'est à Austerlitz qu'elle fit une rencontre. Il s'était agi tout d'abord d'un voyage olfactif, à l'aune d'un bouquet au bout d'un quai. Un parfum étrange, mélange de pain d'épices, de patchouli et de safran, lui avait ravi les narines et elle s'était alors affolée : l'odeur se dirigeait vers le train Corail dans lequel elle s'apprêtait à monter. Rose s'engouffra dans le train le tarin dressé, tandis que, le train pressé, l'odeur s'engouffrait dans le tarin de Rose, puis dans le wagon, puis dans le compartiment pour finalement s'arrêter juste en face de la cible, assise à la place n° 5 : c'était un homme en habit rouge d'une quarantaine d'années.

A priori rien dans son allure n'inspirait quoi que ce fut de particulier, mais le charisme de l’individu l'avait faite littéralement saliver, de sorte qu'elle était restée en odoration devant lui. Il est de ces êtres que l'on "reconnaît" comme étant de notre monde ou de notre univers intérieur, sans raison logique, peut-être comme si une discrimination par le fantasme s'opérait insidieusement sans que nous en ayons totalement conscience. Rien ne pouvait alors expliquer ce sentiment d'attirance, de curiosité, d'empathie, de désir même pour l'autre. Ils parlèrent longuement, toutes distinctions odorifiques confondues. Tous deux se sentaient bien ensemble et c'est sans complexe aucun qu'il lui proposa d'aller dîner le soir même au sortir du train. Elle accepta, toutes obligations envolées, comme balayées par le magnétisme sensuel de son compagnon de voyage, quand elle réalisa soudain qu'il ne lui avait toujours pas dit son nom. Ils arrivèrent à leur destination, dans une petite bourgade au fin fond des Pyrénées et firent halte dans un restaurant qu'il avait choisi pour sa carte. Une fois installé, il lui dit :

"- Je propose le potage aux truffes en entrée, l'escalope panée en plat principal et de choisir un vin au pif.


- Très bien, tout me va. Mais dis-moi un peu, comment t’appelles-tu ?


- Truffes, pané et pif, tout ça nous permet d'entrer dans le vif du sujet. Je m’appelle Néron et je suis nez arôme. Loin d'avoir le caractère de cet illustre empereur latin, je suis plutôt le roi des rhinocéros (mon appendice n'est ni rond ni long, mais crochu). C'est drôle, toi tu as le nez retroussé, presque corps nu...c'est la première chose que j'ai remarquée chez toi."


Le Néron avait bien flairé la Rose. Elle répondit :


"- Peut-être sommes-nous nez coordonnés...et quelle est ta profession ?


- Justement, la forme de mon détecteur nasal facilite mon travail, un peu comme ces insectes dont la trompe s'abreuve au pistil des fleurs, car je suis parfumeur-compositeur. J'ai créé des fragrances pour Thierry Remugler, un déodiorant pour Christian, des parfums pour Azzarôme, Cacharelents, et j'ai contribué aux essences de Diezel...Mais pour moi, à l'instar du Grenouille de Süskind, nulle sudation n'a d'égale que celle de la femme : nulle eau n'est plus suave que celle de ses larmes, car l'émanation de son âme est aussi subtile qu'une effluve-fleuve de ses yeux.


- Tu me liquéfies sur place, je crois que mon siège est humide...je suis émue jusqu'aux larmes ! Je fume tes paroles comme l'opium, mais quel pouvoir as-tu donc sur moi ?


- Laisse-moi prélever ces gouttes suprêmes, dont le sel agrémentera ton parfum de rose...ce faisant, il sortit de la poche intérieure de sa veste une pipette et préleva un peu de liquide lacrymal.


- Je boirai ce doux poison plus tard, lorsque ta charmante tête reposera sur mes genoux. Maintenant, dit-il doucement, il me reste une dernière rose à cueillir, me l'offriras-tu ?


- Oui, mon loulou", déclara-telle, comme sous hypnôse...


"- Je te sang toute à moi..."

La langue est une traîtresse à double tranchant. Ainsi Néron prononçait des mots que Rose interprétait comme elle l'entendait. Quelques instants plus tard, ils se retrouvèrent allongés nus, dans une chambre d'hôtel qui sentait le musc.


"- Ô Néron, dis-moi des parfums ! Que t'évoque l'encens ?


- J'y sens tes sens en essences...


- Le jasmin ?


- J'y aspire tes mains !


- Et le romarin ?


- J'adore cet arôme à reins !


- Mimosa...


-... ce qu'à toi mon hymne osa ...


- L'ylang-ylang ?


- Je me languis de ta langue, ta langue est mon île et tu me la délies...


- La cardamome, l'aimes-tu ?


- Oui car dame, mon âme est démone !


- Verveine ?


- Je boirai tes vertes veines, mon trésor...


- Et la coriandre ?


- Mon corps y entre...


- Violette ?


- Vois, je viole ton être !


- Et le vétiver ?


- Source de faits divers, c'est l'éther qui vous fait toutes taire...


- Et la cannelle ?, fit-elle dans un soupir.


- Qu'elle canne !", lâcha-t-il dans un râle triomphant.


Et, quand la Rose fut pâmée par les vapeurs de l'éther, à cette ultime sentence, Néron trancha sa nuque. Ensuite, il effeuilla son corps avant de l'embaumer, et le vida tout entier de sa sève, qui s'écoula de ses veines ouvertes. Aryballes et alabastres, flacons d'huiles mystérieuses, furent remplis de tous les sucs de la morte déflorée. Puis il posa la tête coupée sur ses genoux. L'eau sauvage de ses yeux brillait d'un éclat diabolique tandis qu'il enveloppait le crâne cramoisi. Il baptisa son nouveau projet "Les sens de Rose"…pauvre Rose dont, malgré l’annonce de sa disparition, les restes ne furent jamais retrouvés. Rose la capiteuse décapitée gisait quelque part dans une terre infertile, et ne refleurissait qu'au creux du cou des femmes qui portaient son parfum secrètement délétère. Un parfum dont le succès fut redoutable et immédiat. Un an plus tard, dans la rubrique du cœur des métronautes, on pouvait lire :


"Gare Saint-Lazare, tu portais un habit rouge, de taille moyenne, la quarantaine, un parfum envoûtant rappelant fortement celui de la rose. Lorsque je t'ai vu, j'ai perdu la tête, depuis je ne pense plus qu'à toi. Je suis une grande tige blonde, la peau très pâle, un peu dure de la feuille mais si tu cries assez fort "Marguerite !" devant le monument aux morts, tu pourras m’y cueillir. Viens m'effeuiller jeudi 11, à 11 heures. Sois ponctuel, je ne prendrai pas racine".

Un sourire gourmand aux lèvres, Néron referma le journal, perdu dans ses pensées. Modeste, il songea à appeler son prochain parfum "Eau d'as"...

11 commentaires:

Tatiana a dit…

Wahou.... je lis aussi le courrier du coeur de Métro (chut ;D).. Une très belle histoire, une jolie danse avec les mots... je regrette un chouilla que cette histoire finisse de la sorte.. j'aurais préféré qu'ils mélangent encore leurs corps, leur parfum....

henri a dit…

Pas de bol! Je viens d'avoir un coup de foudre, mais ce n'est pas dans le métro! Tu n'as pas la même chose en mode bistrot? ;-)

Anbleizdu a dit…

Toujours aussi impressionnante ta maîtrise des mots !!!
Je suis toujours admiratif à chaque nouvelle lecture !!!

paris-émoi a dit…

shali...vraiment...mar !!! t'es trop forte, CXL !
et puisque les bluettes des métronautes sont à la mode, à quand une publication?? :-)

Lunaba a dit…

se sentir et se savoir sans se connaître c'est mieux que se savoir et ne plus se sentir ;)
très joli texte, je dirai même qu'il laisse un sillage olfactif, une émotion à fleur de peau...

Lunaba a dit…

le parfum, un code à décacheter :)

Chrixcel a dit…

Tat> depuis que j'ai découvert ce truc je ne peux plus me passer de Métro ! hé hé toutes les histoires ne peuvent bien se finir, ce serait trop beau ! et puis ce cher Néron a encore du boulot ! il lui reste à rencontrer Marguerite, Violette, Capucine, Eglantine, Anémone, etc.

Henri> je relèverai peut-être le défi un de ces 4 !

Anb > c'est gentil tout plein, merci!

Paris-e > ah ah ! tu as donc trouvé tous les noms de parfums cachés, bravo :-)...bon j'ai pas eu trop de coups de foudre dans les transports ces derniers temps donc...pas de publication ou alors bidon !

Lunaba> quel à propos, c'est tout toi ça :)les odeurs c'est difficile à rendre, donc ton compliment me touche.

Delphine R2M a dit…

et tu y as collé le 11h... je vois que tu as juste évité ton fameux 11h11, mais bien un 11 du mois!

Chrixcel a dit…

Hé hé, bien vu Delphine ! je vois qu'ils y en a qui suivent un peu, ça fait plaisir^^

FreZ a dit…

Très belle histoire de bouquets contée à mots joueurs (j'ai enfin trouvé le temps de la lire :)).
Et ô combien vraie : il n'y a plus plaisante fragrance que celles naturelles des femmes.

aurore a dit…

juste envie de me délecter de tes mots...mais je laisse une trace pour te dire que je suis passée et me suis régalée...bisous