AMBIANCES : LES CONSÉQUENCES
Désolée d'avance pour la longueur du texte, mais près de 140 mots différents à caser, c’est un sacré challenge…c’est pourquoi j’ai parfois utilisé des mots de la même famille pour plus de fluidité. Les doublons sont assez représentatifs de l’imaginaire collectif des participants : lumière, abîme, brisure, enlisement, merde, éclat, fêlure, plongeon, fragile, tournis. Merci en tout cas pour ce brainstorming ! En prime, une illustration que m'a inspirée le texte.
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Lisbeth s'enlisait avec désespoir dans une cimenterie de cauchemar, en proie à un vertige et une douleur sans fin : le compte à rebours avait commencé, et les secondes s'égrenaient dans un silence elliptique...1, 2, 3, 4...11...Les terribles vers de l’Horloge de Baudelaire semblaient se répercuter sur les murs de son cachot : «
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote: Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois, Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !». Le corps nu de Lisbeth, était tout en contrastes : couleur de neige et parsemé de bleus (les empreintes de sa séance de torture), il avait l’aspect de la faïence. On l'avait droguée à l'héroïne, et à certains moments d'inspiration lui venaient dans ses délires des scènes de
Transpotting et de
Requiem for a Dream. Elle comptait les paillettes de sa peau comme autant de points de saignée traçant des rails parallèles vers un brasier jusqu'à l'ignition : un, cent, dix. Dans le voile tamisé de sa conscience ponctué de rares éclaboussures de lumière, sa tête allait exploser comme un volcan en éruption tant elle avait mal. Comme elle était l'unique captive, la solitude et l'enfermement provoquaient chez elle des accès de schizophrénie : elle se parlait à elle-même pour ne pas crier. Parfois, elle entendait résonner un ricanement semblant provenir d'un hall lointain. Une odeur de brûlure lui parvenait à travers une fragile meurtrière incrustée de suie, d'où elle apercevait la lueur du jour filtrée par un grillage en résille. Le fameux décret n° 2006-1386 était passé aux oubliettes, et les ricochets de clarté sur le boulet attaché à ses chevilles n'était qu'une lueur d'espoir illusoire. Dommage...elle était foutue. Il n'y avait pas d'échappatoire, et presque pas d’aération. Ni barreaux, ni persiennes. Les conséquences de son imprudence semblaient incontournables, aussi fatales que l'enclume écrasante du remords qui vous plonge dans l'effroi et vous change en statue de marbre. Bientôt, il serait trop tard. Trop tard pour les regrets et trop tard pour les condoléances, personne n'entendrait la brisure de son cœur ni ne pleurerait les cendres de son âme. L'humidité ambiante de ce gouffre interdit aux humains compromettait sérieusement l'étanchéité de ses garde-fous, mais elle s'empêchait malgré tout de sombrer dans l'abîme de la folie...Paradoxe total car elle s'y trouvait déjà.
Lisbeth avait de la visite. Le rieur du hall, avec sa face de conque, était plus sinistre qu'un hiver glacial (étrange ce mot « conque », se dit-elle, un mix de con + queue comme le sexe d’un androgyne). Il avisa la silhouette de la jeune fille : enracinée dans sa torpeur de pétrifiée, elle avait le cul par terre empêtré dans la merde. Il partit d'un énorme éclat de rire sarcastique; "
Holala !", fit-il. Il y avait cependant comme une fêlure dans sa voix, à l’instar de son épiderme craquelé par une sorte de lèpre. Elle resta figée devant le spectacle de cette peau en lambeaux, comme envoutée. «
Pourvu qu’il ne me touche pas ! », pria-t-elle. Elle se demanda d’ailleurs quelle était la période d’incubation de la maladie au cas où elle verrait chez elle les premiers symptômes. Puis, il se mit à écrire ces trois caractères d'illettré, "M D R" à la craie sur le mur comme un avertissement, le calque de son propre rire de dément. Le cachot avait des allures de squat, avec tous ces graffs sur les parois en décrépitude, dont ce tag "Flubber", qui collait comme un gant au maton, pensa-t-elle avec humour. Non, elle ne Mourrait pas De Rire c'est sûr, mais de quoi ? Quels arts funestes l'attendaient dans la profondeur de ce lieu hanté par les fantômes des précédents prisonniers ?
Pour l'heure, elle avait le tournis...un passage à vide qu'elle tentait de maîtriser. Tandis que "Flubber" s'assurait de la solidité de ses chaînes, elle voyait à travers l'interstice de la porte entrouverte une verrière dotée d'une ossature de métal. Le squelette d'acier était immense, et on y distinguait une sortie tout au bout d’un labyrinthe. Lisbeth se voyait déjà évadée de la dernière chance...quel truisme ! Elle avait déjà la nostalgie de la vie, prenant de plus en plus conscience de sa propre légèreté...en pleine ascension, le ciel semblait lui ouvrir ses bras, comme lorsqu'on prend son envol...terrain glissant ! Elle ressentait une attirance pour la mort, une immersion dans une terre de délivrance ! "
Non !!!", se dit-elle avec colère, «
je ne veux pas finir comme ça, pas maintenant » !
Tandis que "Flubber" gesticulait, elle entendait les flop-flop de sa chair flasque, ponctués d'un cliquetis. Il marcha sur sa cheville entravée d'un anneau et elle serra les dents très fort pour ne pas hurler. A entendre son "
oups !" machiavélique et à voir le masque de sa jouissance placardé sur sa face glabre, il jubilait. Une voix d’outre-tombe semblait lui murmurer : "
Le cliquetis. Concentre-toi sur le cliquetis". Une cordelette dépassait du paletot désuet du mollusque, et elle tirait discrètement dessus, ce qui générait ce fameux son de métal qu'il ne semblait pas entendre. Ses premières tentatives furent autant de coups d’épées dans l’eau. «
Accroupis-toi plus ! », crut-elle encore entendre.
Le trousseau de clés tant convoité, mû par l'attraction terrestre, tomba enfin : le son de sa chute fut étouffé par les immondices éparpillés sur le sol. Le cœur de la jeune fille battait à tout rompre : cette espèce d’alien n'avait rien vu ! Elle le regarda s'éloigner vers la porte de sortie...il fallait agir vite. Au prix de pénibles contorsions, à l’envers, à l’endroit, elle parvint d'abord à détacher ses pieds, trouva la force de se lever puis saisit un tesson de bouteille afin de fracasser la conque, qui, ciblée avec précision, s'effondra comme une chiffe molle. Un geyser de sang jaune jaillit de son crâne. Vite, elle dégagea ses poignets, encerclés de menottes, à l'aide de ses dents et de ses pieds. Se défaire de ses fers lui procura une sensation de soulagement infini. Ce fut pour Lisbeth la première fois, la seule sans doute, où elle put inscrire dans sa chair le mot LIBERTE.