samedi 3 mars 2007

DRAGONS DE PARIS
Un peu d'histoire

Corps de félin, pattes griffues, tête de lion ou d’aigle, ailes de chauve-souris ou d'oiseau, queue de lézard, peau écaillée, ailé ou aptère...par son caractère hybride et fantastique, le dragon est un véritable patchwork du monde animalier. C’est la raison pour laquelle dans l’art, on en trouve quasiment jamais un pareil…Je me propose de vous présenter le butin ramassé lors de mes déambulations parisiennes ; il en existe sûrement plein d’autres et il serait impossible de les recenser tous en une fois…certains sont bien connus de nos amis photographes parisiens en lien ici, d’autres ont été moins évidents à dénicher…

Cliquez pour voir en plus grand !


Tête du défilé du Nouvel An chinois du 18/02/2007 Toboggan de la Villette par Bernard Tschumi (93-94 ?)

Pour bien commencer la tournée, lorsqu’on chasse l’animal il faut bien évidemment se rendre…rue du Dragon (6ème) ! Cette rue a beau être minuscule, elle en regorge.

Haut de porte rue de Rennes, gros plans rue du Dragon et M° St-Paul dans le marais

Fenêtres et balcons : rue du Dragon; Théâtre de la Gaîté Lyrique;
M° Saint-Paul; rue Saint-Louis en l'Ile

Construit par l’architecte Alphonse Cusin et inauguré en 1862, le splendide monument du théâtre de la Gaîté Lyrique, situé au cœur de la capitale dans le 3ème, est actuellement en cours de réfection. La mairie de Paris prévoit d'y ouvrir en 2010 notamment une médiathèque dédiée aux arts numériques, une salle de spectacles et des studios d’enregistrement.

Sculpture Eco-emballage par Gilles Pennaneac’h au Jardin des Plantes et
restaurant Dragons Elysées rue de Berri dans le 8ème (détail)

De part et d'autre de la Fontaine Saint-Michel, deux chimères en bronze sculptées par Gabriel Davioud vers 1860

La pagode rouge est le siège de Ching Tsai Loo et Cie, le plus ancien antiquaire chinois de Paris. Ce monument, située près du parc Monceau à l'angle de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt (8ème) fut construit entre 1926 et 1928 avec la collaboration d'un architecte français, Fernand Bloch. La Pagode, cinéma d'art et d'essai rue de Babylone dans le 7ème, fut construite par l'architecte Alexandre Marcel en 1895.

La Pagode, cinéma (7ème) : dragon en bronze, dragons en bois sculpté ;
fronton et détail décoration murale de la pagode rue de Courcelles

Si tout monument d'inspiration asiatique comporte son lot de dragons, l’art religieux en est également très friand, que ce soit sous forme de gargouilles ou de chimères…on en voit sur presque toutes les églises de Paris. Ci-dessous est réprésenté l’un des saints sauroctones (pourfendeurs de dragons : St-Michel ou St-Georges sont ls plus connus) transperçant la gueule de l’animal. Ce sont deux symboliques opposées qui soulignent l'ambivalence de la créature : tantôt vénérée, tantôt incarnation du mal qu'il faut terrasser...ou figure effrayante censée décourager le petit malin au pas de la porte, telle une personnification de la vigilance. Sainte-Marguerite d'Antioche, une vierge martyre du IVème siècle, était très révérée dans le quartier de l'actuelle rue du Dragon, dont le nom fut donné à une cour du même nom aujourd'hui disparue. La légende dit que Marguerite fut avalée par un monstre et qu'elle en transperça miraculeusement le ventre pour en sortir. C'est pourquoi on la représente généralement "hissant du dragon", comme ci-dessus.

Fontaine du square Notre-Dame détail de la porte principale

Picard Surgelés, ou le feu qui couve sous la glace ;-) il faut pivoter de 90° dans le sens des aiguilles
d'une montre pour mieux apercevoir le dragon en ferronnerie

Automate du quartier de l'Horloge (3ème) : "Le défenseur du temps", par Jacques Monestier (1979)
Bas-relief "Saint Georges terrasant le dragon", par l'artiste catalan Apel. es Fenosa (1977) : rue Sainte-Croix
de la Bretonnerie dans le marais, juste au-dessus de l'entrée du Centre d'Etudes Catalanes;
encore un symbole de "vigie-lance"

Disparus...

Celui-ci, rue du dragon, a hélas été effacé mais il vaut le coup d’œil : une oeuvre de
Jérôme Mesnager ...et un autre du même, mais où ? Je n'ai pas eu la chance d'assister à l'exposition "Dragons, entre science et fiction" qui s'est terminée fin novembre 2006. A cette occasion, la station de M° Saint-Michel avait fait l'objet d'installations artistiques, et la Gare de Lyon avait accueilli un autre dragon, suspendu, de éco-emballages. Ci-dessous également une ancienne gravure montrant la Cour du Dragon détruite aujourd'hui. Seule l'oeuvre de Paul-Ambroise Slodtz (vers 1730, voir plus haut) subsiste.



Et pour finir, un petit tour dans le 13ème arrondissement, quartier asiatique de Paris par excellence, le jour du défilé du Nouvel An le 25/02/2007.

Une enseigne avenue de Choisy, et le MacDo avenue d'Ivry

Dragons brodés, dragon argenté avenue de Choisy

Peinture sur le mur de Notre-Dame de Chine

Mais pour vous régaler les mirettes, je vous suggère de visiter les photoblogs de David le Savoisien, ou ceux de Francis (Paris-émoi), Henri (Only Photos) et Tatiana (Tat a l'oeil), croisés au défilé...


A SUIVRE...

samedi 24 février 2007

Le code se crée ou la langue des oiseaux


La langue dite « des oiseaux » est la langue utilisée par les alchimistes. Faite de jeux de mots basés sur l’assonance et l’homophonie, c’est une langue evanescente et éthérée, parce qu’elle relève de l'« essence ciel ». Pourtant, ce code prétendu initiatique fait partie intégrante de notre vie, et ce depuis l’épisode de Babel et la confusion des langues : ainsi babble en anglais, ou babiller en français, ne sont autres que des préfigurations de notre camouflage labial universel (unis vers sel, où le sel serait l’esprit), où les mots peuvent en cacher d’autres...! Ainsi, dans littérature, n’y a-t-il pas lis tes ratures ?; dans argotique, art gothique ?, dans librairie , lis braie ris ? C’est donc un langage à la fois fractionnel et symbolique, dont quiconque peut faire l’expérience dans son quotidien. Cette pluralité du langage a d’ailleurs fait dire aux psychanalystes comme Freud ou Lacan qu’elle n’était ni plus ni moins qu’une expression de notre inconscient, ce qui pouvait notamment expliquer nos lapsus ou nos actes manqués.

Le langage ayant une forte connotation émotive, il peut également se présenter dans les rêves sous forme de message codé. Il m’est arrivé de raconter un jour à une amie que j’avais rêvé d’un chien qui « tirait sur sa laisse ». Je n’avais pas fait tout de suite le rapprochement cocasse qu’elle a alors décrypté pour moi : à l’époque je travaillais avec quelqu'un qui portait le patronyme de « Sallès ». En fait mon inconscient me suggérait de « tirer sur Sallès ! ». Etrange non ? En tout cas j’ignore si mon propre maniement du langage révèle une névrose obsessionnelle chez moi (sûrement !) mais qu’est-ce que je m’âme-use! Et pour le prouver, voici un poème en langage volatil et quelques photos prises le week-end dernier à Belleville (Place Fréhel)...où l'on s'aperçoit que la poésie a droit de cité ou droit de citation le temps d'un mur-mur...et que les mots n'ont pas fini de faire parler d'eux !

***
COOL HEURES

Tu lavais à tes seins un dépôt afro magenta
Tu l'avais athée, saint des pots à fromage : un tas

De mots roses tatoués à son brie, doux points rougis
Deux moroses tas : tout est assombri d'où point roux gît

Tétins dissipant d'or en jets, mettant dans la tombola
Têtes, indices y pendent orangés, m'étendant là tombe, ola !

Décor noir, si race en blanc, des boutons violets pars
Des corps noircis, rassemblant des bouts : ton viol épars

Sans haine décrue, mais dis au creux : t'étais seule à savoir
Cent aines d'écru médiocre tétaient, se lassent à voir

Mes jaunisses et ces violets, ô laids ! qui tant portèrent
Mais j'honnissais ces vies olé olé qui t'emportèrent,

Grisant des chrysanthèmes, mandée vers des terres
Grises en des crises en thèmes en des verres d'éther

Caniveau et gale, de cette détresse c'est cool la vendetta, morbleu !
Qu'à niveau égal deux sets de tresses s'écoulent, la vendaient ta mort bleue...


dimanche 18 février 2007

IV. Ni L'ouïe Ninon



Serrements d’os et ossements d’épaule : un couple de squelettes enlacé vieux de près de 6.000 ans a été découvert le 6 février dernier en Italie du Nord dans une sépulture néolithique lors de travaux dans une zone industrielle. Ils seront exposés tels quels au musée archéologique de Mantoue, mais leur posture inhabituelle a grandement intrigué les scientifiques. Pour Elena Menotti, chargée des recherches, c'est "le témoignage d'un grand sentiment d'amour qui a traversé le temps. Car quelle que soit la raison pour laquelle ils ont été mis en terre dans les bras l'un de l'autre, c'est qu'il y avait un sentiment entre eux". Ce cliché de crânes embrassés m’a rappelé un de mes vieux dessins d’adolescente, le voici à côté.

Et à propos d’étreinte : deux personnes qui s’embrassent…a priori on peut supposer qu’elles s’entendent bien...

* * *

Ninon avait de Louis comme tout premier souvenir celui d’une longueur d’onde. Dans le métro, la jeune femme rêvassait. Louis, assis en face d’elle, tenait un gigantesque bouquet d'iris dont le plastique transparent crissait au gré des allées et venues des usagers qui se mouvaient, sortant, entrant, entrant, sortant. Ninon voyait le wagon se vider petit à petit, reflet désolant de sa propre vie de célibataire. Elle imaginait bien qu’à la Saint-Valentin, un homme qui rentrait le soir avec un bouquet était un homme attendu, choyé, aimé, et elle en avait ressenti un léger pincement au cœur. Mais ce jour-là, Louis avait décidé d’acheter des fleurs pour une femme qu’il ne connaissait pas encore. Pris d’un espoir fou de rencontrer par hasard celle à qui il voudrait les offrir, il avait erré tout le jour pour la chercher, en vain. Et puis il l’avait vue, et lui avait donné ses iris, qu’elle avait acceptés, chose qu’ils n’auraient jamais osé imaginer…ni Louis, Ninon.

Je crois que Ninon aimait Louis, mais quelque chose l’empêchait de lui dire « j’ois » ; en fait de lui exprimer sa joie de vive voix. Elle n’entendait rien à son propre mutisme amoureux. Jouir de Louis et donc de l’ouïe aurait été comme ouvrir une écoutille sur un sentiment sonore qui l’honorait, elle le savait…Mais, lors d’un cors à cors de concert ni les mots ni les cris ne passaient ses lèvres et, sexe aphone, elle percevait le murmure déçu de son amant, plus strident à ses oreilles qu’un luth intérieur frotté avec un archet de silex. Une corde sans cible se cassait et l’instrument de son désir exhalait un vague soupir de vieux tronc, bonheur qui se vide petit à petit de son son. Pourquoi ne pouvait-elle pas se faire à cette maxime, bien que platonique : «j’ouis, donc je jouis ?» Pourquoi au contraire se sentait-elle harpe au nez, sans pouvoir être autre chose que cette muse que le stupre élude ? Triste musique de chambre à air comprimé, et pourtant ! Ses seins faux niquent…

Au moindre élan qu’elle sentait monter elle, elle secouait ses cheveux pour cacher son visage rougi d’orgue-asthme et bafouillait audits tifs tandis que Louis la fouillait bas. D’une main grave il écartait le rideau capillaire mais très vite se raidissait en contrée basse au vu de ses larmes. Elle se disait, en son for intérieur « Ah ! donnez-moi des cymbales, donnez m’en des si belles ! » que n’aurait-elle donné pour qu’il l’esgourde moins gourde. Etait-elle donc condamnée à rater toutes ses auditions ? Elle aurait voulu l’assourdir d’un chœur d’or en « chut ! » libres aux confins d’un à corps majeur en « oui ! » mais pas enfouis ! Elle se lamentait : « ô pudeur, cette arme honnie ! Elle muselle ma musique…et quant à Louis, ses mimiques m’usent…Car d’un silencieux cil anxieux, Louis s’y lance malheureux ». Elle aurait voulu prononcer d’un ton ferme : «chavire moi, chéri !», mais l’idée même de prononcer ces mots inouïs, trop crus pour elle la crispait. Ninon n’y était pas pour Louis et ne répondait qu’à son propre non. Et puis un jour en pleine partie de viol de gambe en l'air elle se mit à chanter une sarabande, chose qu’ils n’auraient jamais osé imaginer…ni Louis, Ninon.

POST – SCROTUM : Voir sur ce thème l’excellent sketch Ouï-dire de Raymond Devos.

dimanche 11 février 2007

AUTOPORTRAIT EN STRINGS ROUGES


Magie astrale : mes yeux tracés de noir et de strass
Brillent vers toi pour t'éclairer comme une star.
Magistral, ton regard : un strict trac me prend...c'est ton mystère.

Mister mixeur : que le désir est cruel quand il nous broie de stress !

A quoi penses-tu ? mon thème astral, victime de ton art scénique
Prévoit ton stratagème cadastral au goût d’arsenic
Qui s’entasse en strates pour construire ma détresse

Monster moqueur, de tes zones sinistrées je suis la maîtresse !

Un mistral souffle sur mes rêves qui saignent en stries,
Mon astragale cassé s'affole et m'estropie,
Blessé de te courir après mon corps s’affaisse,

Master mateur : vois comme je souffre à ta demande expresse !

Tu m'as jetée dans un grand broyeur à papillons :
Désastre à la passoire ; des asters de passion
Fleurissent en étoiles sur mon sein que tu blâmes

Meneur menteur…mais je t’oublierai pour un nouvel astre, âme gramme !

dimanche 4 février 2007

LES ABSINTHES ONT TOUJOURS TORT...


C'est avec beaucoup de retard que je viens souhaiter à notre écrivaine préférée un joyeux anniversaire. Et qui dit anniversaire dit commémoration; qui dit commémoration dit : timbre ! Alors voici ma modeste contribution aux nombreux talents qui se sont fendus de leurs plus belles créations pour l'occasion. Il est rare que la Poste m'inspire autre chose que de l'énervement, mais là...je suis tombée sur ce coeur de Givenchy
et le mien n'a fait qu'un bond : je tenais ma dédicace ! Et en plus, la transition avec mon poème était facilité par la nature même de l'absinthe...qui rend timbré ! D'un coeur de coquelicot au delirium tremens de ce célèbre spiritueux...il n'y a qu'un verre, et je le lève à la santé de notre plus belle plante-fée : Lunaba !

Au diable vos vers !

  • Volée de doigts vers un éternel d’argile
  • D'une main légère j'écris ces vers d'éther
  • Pour te dire que je me sens comme eux, fragile
  • Et nue, tirant tous ces vers du néant, d'un verre
  • De fée verte : cette absinthe* elle vaut tes vers,
  • Et je m'y noie comme dans un vers doux
  • Thés verts je les bois au travers d'un verrou
  • Un vers où ? Tu ne me l'as jamais ouvert...
  • En enfer j’ai égaré mon soulier de vair
  • Trop tard pour toi ô mon maître aux vers
  • Ta verve ce n'était pas la vérité : ces versets
  • Sévères....C'est vers tes vers que je versais
  • Mes larmes de verre, pour toi les torrents de l'amer
  • Pour toi la rage, pour toi l'amour, pour toi la mer !
  • Tes vers m'ont bouffée, emportant mon hiver
  • Mon nid vert en sapin m'emporte aux cimes : t'y erres...

* en anglais, le mot « absinthe » se traduit par « wormwood » : autrement dit « bois à vers ». Nombre de poètes pour écrire leurs plus belles pièces on fait appel aux effets pervers de celle qu’on appelait aussi « la fée verte ». Et ils en ont bu des verres ! Le langage n’a pas fini de nous surprendre.

lundi 29 janvier 2007

BOUT-A-BOUTIQUES

Voilà qui donne le ton : un mot


C'est du baratin pour bistro


On s'alphabétise mais à la lettre on succombe :


La folie des grandeurs nous élève et on tombe


De très haut ! on y perd même ses cheveux


A force de trop réfléchir...c'est pas mieux !


A trop lire on ne vit plus, on s'isole et c'est l'enfer


Mieux vaut parfois se délivrer des livres et s'en défaire


Ils empestent nos vies avec leurs pages cornées


Ils nous font oublier que la chair est bien plus gaie,


Que la substantifique mie est plus tendre que le papier !

J'adore flâner des heures dans Paris, mais c'est toujours plus amusant de se donner des buts, des jeux...alors j'ai commencé à repérer les enseignes rigolotes comportant des jeux de mots (certes parfois cousus de fil blanc !), et j'en ai fait un petit montage "bout-à-boutiques" avec un poème léger, intercalé, et qui fait office de transition entre chaque photo. Ces clichés ont été pris récemment dans les rue Ramay et la rue des Abbesses (18ème), le boulevard Magenta, la rue du Fbg St-Denis et la rue de Valenciennes (10ème), la rue de Gramont (2ème), la rue d'Amsterdam et la rue Bergère (9ème). J'espère bien en trouver d'autres ! Si vous en connaissez n'hésitez pas à me tuyauter !

vendredi 19 janvier 2007

ROYAL ATTITUDE



Bravitude serait-elle l’abréviatique de « brave attitude ? » La témériste Ségolène ne souffre en tout cas pas de froigidité aux yeux et nous assène avec aplombage une citation de son inventabilité qui lui collera longtemps à la peau : « Comme le disent les Chinois, qui n’est pas venu sur la Grande Muraille n’est pas un brave, et qui vient sur la Grande Muraille conquiert la bravitude ». Non, non, ce n’est pas du chinois mais bien du français. Enormitude, disent les commentataires...

Et pourquoi pas ? Oui, pourquoi les candidateurs aux présidencements ne seraient-ils pas en même temps révolutionnatistes de la languité francisquaise, oui, pourquoi n’aurions-nous pas, à l’instar des plus audaciables programmismes que l’on proposationne au peuplage, une révolutionnabilité totale ? A bas la chômitude, les imposages, l’insécurisme, et vive le sauvement des valeurités de la républiquitude par le Ségolinisme ! Il faut un récupérage des votes au nom d’un discours politationnaire nouveau, portif de sens, et faisant fi des conventismes et des carcans syntagmiques. Car si la languité revêt une symbolité forte, il n’en demeure pas moins que seuls le culturage éclairé et la ténacitude charismatable d’une femme comme Ségolène peut nous sortir d'une marasmitude certaine : l’élucubratisme de certains politicards nous renvoie sans cesse devant cette certainabilité que notre pays n’est pas convenabliquement représentationné et que l’on court droit au catastrophitisme ! Alors, si nous voulons la gagnitude et l’assurabilité d’un avenir royal, votons Ségo ! Ségo, plus fort que les mots.

Et pour prouvationner que tout le mondisme peut sans peinitude comprenir et maîtrisoir le ségolinien, voici une petite amusation; traduisissez en ségolinien le paragraphaire suivant :

Le politique constitue l’un des champs d’exercice privilégié de l’argumentation. Chargé de conviction et orienté par l’action, le discours politique ne peut s’envisager sans une attention particulière à des questions depuis toujours soulevées par la tradition rhétorique et reprises par les théories actuelles du discours et de la communication : le discours politique peut-il être défini comme un genre spécifique ? quels sont les rapports établis entre les théories, les modèles et les pratiques effectives ? quelles relations le discours politique entretient-il avec l’art littéraire ? quelle part accorder à la théâtralité dans le dispositif scénique où il prend place ? peut-on évoquer, à côté de la démonstration et de la séduction, la figure de la manipulation ? comment la conduite du discours s’accommode-t-elle de la violence, celle des actes qu’il régulerait et celle qui lui est propre ? l’idée d’une dégénérescence du discours politique correspond-il à une réalité ou n’est-elle qu’un lieu commun ? (texte fort à propos trouvé sur http://www.ccic-cerisy.asso.fr/argumentation01.html)

vendredi 12 janvier 2007

III – LA VUE
(Glasser & Levenson)



Le troisième dimanche de novembre, je me trouvais assise proche du crématorium qui surplombait la plus célèbre nécropole parisienne. La chaise était pers (vert tirant sur le bleu) et le panorama de croix ornées de tous récents chrysanthèmes ressemblait à mille levers de soleil. Examinant la scène d’un œil attentif, je cherchais le moindre signe ou symbole, la moindre saynète ou bizarrerie…j’observais sans relâche chaque recoin de ce grand jardin où les vivants viennent voir la vérité en face et où les morts leur présentent une dalle impavide, un dédale ou un pas vers le vide. Des filles éplorées s’agrippaient à des colonnes néogothiques et souffletaient de douces épitaphes en prenant leur plus belle pose, tandis que les poètes gravaient leur plus belle prose.

Car tout chantait, tout vibrait d’amour ici-bas ; en scrutant cette cité d’âmes on déstèle aisément : liaisons scandalleuses, amours tumulutueuses ou passions au tombeau qui tombent parfois de haut…Et pour assurer ces liens que la mort ne saurait enterrer complètement, je traquais les racines sarcophages, véritables passerelles entre les sépultures et qui, non contentes d’ingérer des pierres tombales tant elles avaient la dalle, jouaient de leurs langues de bois pour assurer la connexion intra-muros. C’était le téléphone à arbres. Si vous preniez le temps de vous arrêter un peu après avoir repéré un de ces tortueux entrelacs, vous sonniez à l’interfaune : des caprices d’écorces dessinaient sur les troncs des tronches atrocement ridées, distendues et desséchées par une sève absente depuis trop longtemps. Ces anamorphoses moroses me mettaient plutôt en joie ! Je voyais des marcheurs qui n’étaient pas moins rabougris et prenais un malin plaisir à faire d’amusantes comparaisons.

Dans l’allée transversale n° 2, 85ème division, deux tombes jumelles avaient attiré mon attention. Il n’est pourtant pas rare de constater que beaucoup de tombes se ressemblent, construites par le même tailleur, à quelques pas les unes des autres. Ainsi certains travaux de ferronnerie, certaines portes ornées d’urnes drapées sont facilement repérables. Mais ces deux-là, montées comme deux cabines téléphoniques et séparées par moins de deux mètres, étaient tellement pareilles que n’ai pu m’empêcher de les scruter, de les inspecter : à première vue rien ne pouvait supposer un lien quelconque entre elles.

La consonance des noms vaguement néerlandaise ou russe pouvait être un indice éventuel : Glasser et Levenson…si personne de l’une ou l’autre de ces deux familles n’était enterré dans le caveau voisin, elles avaient en commun des noms russes. Cela aurait pu être une explication logique à cet effet de miroir. En néerlandais Leven-son signifierait «vie - fils» et Glasser «verres». Là pour le coup le verre était plutôt opaque car la connivence n’était pas évidente. Mais pas de doute : la calligraphie des noms était quasiment la même ; les concessions dataient toutes deux de l’année 1894 et leur numéros étaient très rapprochés (238 et 288) ; les portes, les enjolivements, un trèfle étoilé sur le côté, la même signature («PJ»), les dimensions à l’identique…Le G en caractère gothique inscrit dans l’œil de bœuf faisait écho au double L formant un X, symbole du croisement, du point de contact, de la multiplication, de la luXure et de l’inconnu : que de coïncidences ! X, c’est aussi le Christ, fils de dieu (en anglais «Noël» s’abrège en Xmas). Et surtout, j’étais troublée par ce terme «admante» gravé en bas à droite de la porte, très lisible chez les Levenson, et à peine effacé chez les Glasser, comme pour rappeler la dureté de l’adamante ou la douceur d’une amante.

Quel secret avait pu être enfoui là, qui ressortait mystérieusement à la surface pour narguer les esprits retors ? Quel feu follet avait vu les funestes ébats de ces deux familles qui poussaient le vice jusqu’à laisser en testament ces sépulcres suspects ? Le glas des Glasser cachait-il la naissance d’un fils né sous X (« Leven-son »), chromosome masculin bâtard sur lequel on aurait mis une croix dessus, et qu’on aurait donc éliminé ? Le double L dissimulait-il une double vie ? L-L, 50-50 en chiffres romains, donc fifty-fifty : chacun avait sans doute sa part de responsabilité dans cette conception à perpétuité. Ah ! fantasme, quand tu nous tiens…quel délire de passer les amours mortes au rayon X, de surfer sur les deux L du mystère…Personne ne se serait donc aperçu de l’existence de cet hypothétique X iLLégitime après tout ce temps ? Voilà une bien belle et authentique énigme que je ne pourrai hélas jamais résoudre, n’étant pas détective et ne possédant pas le don de seconde vue (en fait je suis plutôt myope et astigmate) – donc, à moins de posséder des « glasser » taille XXL…vraiment, je ne vois pas.

jeudi 4 janvier 2007

PRINCE CHARMANT A PINCER MARCHANT


Pavés moussus, ne vous dérobez pas troP
Rêvant de vos ombres grises j'y reste à l'abrI
Il pleut sur mes yeux un crachin d'abandoN
Néfaste rosée qui m'emplit d'un stupide traC
Comme je voudrais bien te pincer princE
Et vers toi marchant, charmant mon espoiR

Courrais-tu après moi sur le noir macadaM ?
Haranguant mon prénom comme dans un opérA
Aimerais-tu me suivre même si je veux m'enfuiR
Rirais-tu avec moi de ma vie mise à saC
Malmenée au fil de ce bien triste almanacH
Avec pour seules histoires l'ennui d'un long comA
Nuit riche d'un mâle poursuivi sans raisoN
Toi que je cherche, ne seras-tu qu'un suivanT ?


Bonne année à tous les crapauds et princesses qui peuplent le monde merveilleux des blogs...Que 2007 soit une année de rêves, d'amour, de dessins, de bons mots et de poèmes et...vive la galette des princes !

samedi 16 décembre 2006

II. Le goût de la rupture


Cher Gustave,


Après avoir goûté de ton être et avoir tenté de ne pas trop vite m'en repaître, je t'écris ces quelques lignes pour te dire que je souffre en ce moment d'une indigestion. Mon diététicien me conseille fortement de privilégier les légumes et de freiner sur la viande. J'essaierai cependant d'être un peu plus explicite sur mes préoccupations gustatives et pour cela, il me faut dresser le bilan alimentaire de nos pénuries inavouées. Moi, je suis la reine des idées âcres et du ton acide : frigide, j'en conviens. Toi, tu es le roi du grain de sucre charnel et du collé serré salé : un con sensuel.

A l'évidence nos assaisonnements diffèrent, ce qui ne joue pas en notre saveur lorsqu'on veut s'entendre : mon piment choque tes tanins câlins, et ma peau métallique grince au moindre de tes coups de langue. L'autre nuit, tes papilles ont salivé, j'étais dégoûtée : tes papillons sales y végétaient, dégouttaient... et quand tu donnes ta langue au chat - oserais-je l'avouer ? - je périclite au risque d'en perdre tout appétit et mon point G, Gustave, ne répond pas à ton initiale initiative. En vérité mes mamelons d'amidon, lorsque tes mains malhabiles en malaxent la mie, demeurent néanmoins mous. Oui, j’en ai soupé de tes sauces buccales, aussi ai-je essoré toutes tes salades : je n'ai pas voulu boire tes paroles insipides, pas plus que je n'ai pu relever ta fadeur d'égout. Cet aveu de désamour me laisse hélas un arôme indéfinissable dans la bouche. Tu trouveras mon ton bougon de bon goût, savoure-le bien : la dé-gustation, pour moi ça veut dire que je suis dé-gustée de toi. Crois bien qu'il m'en goûte de te dire tout cela, et que mes mots amers sont le fruit de mon humeur citron et de ma rage d'orange. J’avais stupidement imaginé que ton illustre prénom te prédisposait à l’art, mais ce que j’ai cru se révèle bien trop cuit, à présent que j’ai égoutté tes fadaises. Les agrumes de l'amertume sont un acide qui ronge : c'est la faute que j'ai eue en laissant trop se mêler nos deux langues, de m'être trompée… ah, beurk ! tu n’es pas un gus de goût !



Mosaïque des Gusta (-ve, -v, -f,) : Eiffel (ingénieur), Courbet (peintre) , Flaubert (écrivain), Mossa (peintre), Klimt (peintre), Moreau (peintre), Caillebotte (peintre), Mahler (compositeur) et Doré (graveur).

mardi 5 décembre 2006

EPITAPHE POUR HELOÏSE & ABELARD

Abélard, chanoine de Notre-Dame de Paris, était âgé de 37 ans quand il rencontra Héloïse, de 17 ans sa cadette. Il était déjà un théologien réputé et le chanoine Fulbert l'avait choisi comme précepteur pour sa nièce, elle-même particulièrement douée pour les études et l'écriture. Leur amour fut des plus tragiques : contraint par l'oncle d'Héloïse à épouser son amante après qu’elle fut tombée enceinte, Abélard fut ensuite émasculé par les sbires de l’oncle. Ils furent séparés et se retirèrent dans des monastères. Leurs dépouilles furent transférées au Père-Lachaise au 19ème siècle (cf. gravure d’un illustre inconnu - Londres, 1831 - et ma photo ci-dessus, prise en novembre 2002). Les deux amants, morts il y a de cela plus de 800 ans, se sont écrit de très longues et belles lettres d'amour qui font encore aujourd’hui l'objet de nombreuses controverses, le doute planant sur l'authenticité de ces missives. Sur l’invitation d’Eva Lunaba, j’ai composé une épitaphe imaginaire en hommage à cette passion hors du commun. Jouant sur l’homographie (mots qui s’écrivent pareil mais de sens différents) et l’homophonie, j’essaie dans la contrainte d’une dizaine de lignes suggérée par Eva d’y glisser quelques clins d’œil en rapport avec la vie du théologien et de son élève.


Abélard, ô rite aimé, vois comme émérite je m'abbesse à toi
Abaissées d'air, tes lettres éternelles soufflent au couvent de mes feux
Feux qui couvent avec l'ardeur stérile d'un bien triste pieux
Pieu où je gis dans un linceul de lettres de toi tombées là :
La tombe du Père-Lachaise qui nous unit à Paris est un grand livre,
Livre-moi tout entière, ouvre mes pages, bois-les et sois-en ivre
Avant que notre amour érodé à jamais au monde ne se ferme
Serre, cueille ma main gravée sur cette dalle de pierre ferme,
Tombe-moi à perpétuité, fais-moi la concession de ton flanc beau,
Et par-delà la mort dis à ceux qui passent près de notre flambeau
Comment nous fîmes front devant l'autel de nos corps mon cher,
Mon cher amant...il n'y eut rien d'autre qui vaille le détour que ta chair !

mardi 28 novembre 2006


I – LE TOUCHER

Tout est parti d’un contact vu, simple effleurement sur un cou entouré d’un bras. Et soudain, tu t’es présentée à moi, douce bise aérienne, comme toutes les fois où tu te fonds dans le décor le temps d’un geste anodin ; un peu plus long que les autres, un serrement de main : un serment sans demain. Geste machinal quand le buraliste fait tinter dans ma paume la monnaie de ma pièce et me tend le paquet de cigarettes. Un frôlement de doigts aux ongles en deuil qui, l’espace d’un instant, se défiltrent…c’est un toucher mortel qui semble pointer de l’index l’encart « fumer tue ». Mais ça ne me tue pas plus que d’arpenter le sol noir de Paris où je compte les grains de goudron entre deux vapeurs grises, qui m’imprègnent d’une essence de pétrole.

J’ai vu, alors que mes pieds s’embourbaient dans les caniveaux, accrochés à des feuilles d’automne en charpie, ces petits chiens écrasés de tendresse au bout d’une laisse qui les étrangle, la langue pendante. Ce regard parfois énamouré dont ils gratifient leur maître m’a toujours émue, bizarrement. Une passante mange une glace qui dégouline dans son décolleté. Elle lèche ses doigts et s’essuie lentement sur sa jupe, discrètement. Quand elle marche, on entend bruisser le nylon de ses bas, c’est comme une brise humide. Un frisson me parcourt l’échine – j’ai senti l’air glacial.

Je m’assois sur un banc et décide d’en faire mon mirador de fortune : observant des mirages de ville, avec deux mille virages dans mon cerveau en ébullition, je zieute un couple qui s’embrasse sur le banc d’à-côté. L’un chatouille, tripote, l’autre rit en palpitations saccadées. Puis ils s’en vont. J’aurais pu les suivre, mais le souffle tactile du vent soulève mes cheveux que je n’ai pas attachés ; je marche comme un tourbillon et les pans de mon manteau bâillent d’effroi car ne suis pas suffisamment couverte. Au moment de me lever, je commence à trembloter. Je sens qu’on pose un bras autour de mon cou, cette emprise m’étouffe. Je pense au chien en laisse, à la glace qui coule, à fumer qui tue. Je pense à toi Caresse, toi qui un jour m’a fait toucher les étoiles pour mieux me frapper en plein cœur. Je ne suis plus intacte. Je n’ai plus de tact pour rien.

D’un geste machinal, je rabats mon col et me dirige vers une cabine téléphonique. Là, je compose des numéros au hasard. « Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué ». Les touches chiffrées en métal argenté me procurent une sensation désagréable, comme le picotis d’une multitude de fourmis dans les doigts, comme une petite décharge électrique. Je compose un autre numéro. Ca sonne dans le vide. N’y a t-il donc personne qui puisse me répondre ce soir ? Frissonnante, j’abandonne la cabine et heurte de plein fouet une silhouette longiligne. Je trébuche et tombe puis, sur le point de me relever, je vois une main tendue que je saisis. Onde de choc terrible : j’ai peur de ce qui pourrait ne pas m’arriver. J’ai 69 ans : à cet âge du cancer et des symboles, j’ai tout oublié des positions érotiques.

jeudi 16 novembre 2006

Je lance un nouveau déFibs


One
Small,
Precise,
Poetic,
Spiraling mixture:
Math plus poetry yields the Fib.




Gregory K. Pincus, écrivain américain ici en lien (gottabook.blogspot.com, cf. divers liens sur les fibs) a eu la bonne idée d’inviter les lecteurs de son blog à écrire des "fibs," petits poèmes de 6 lignes utilisant une progression mathématique connue sous le nom de suite de Fibonacci, déterminant ainsi le nombre de syllabes de chaque vers. La structure de la forme est très simple, mais restreinte. On commence avec 0 et 1, puis on les ajoute pour obtenir 1; puis on additionne 1 + 1 = 2. Puis on additionne les deux vers suivants (2 + 1 = 3) et ainsi de suite. La séquence se définit ainsi : 1, 1, 2, 3, 5, 8.

Le créateur de cette nouvelle forme poétique s’est limité à 6 vers mais on peut continuer : 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, etc. En anglais, le mot « fib » joue à la fois sur le sens, « bobard », et les premières lettres de Fibonacci. L’auteur a eu à cœur de demander à ses lecteurs de propager cette « fibbery » sur la blogosphère, ce qui a marché mais surtout chez les anglophones. Je vous propose donc de continuer la chaîne en français ! Ce qui est bien avec cette forme originale, c’est qu’on n’a pas besoin nécessairement d’avoir la « fib » poétique…Il faut juste savoir un peu compter…alors si ça vous dit^^


Mais (0 + 1)
Qui (1)
Pourra (2)
Donc faire fib (3)
D’une telle contrainte (5)
Sans jamais sur ses doigts compter ? (8)

mardi 7 novembre 2006


e. e. cummings (1894-1962)
(poète, essayiste, peintre et dramaturge américain)

Musicalité, déni de la ponctuation et des titres, défragmentation, choc des mots, non-sens ou trop plein de sens…calligrammes. Il est difficile de décrire l’impact produit par les poèmes d’Edward Estlin Cummings. Difficile de les traduire et de les analyser, mais je vais m’y essayer ici : tout seul ce flocon (un éclair) en surplombe un plus grave tout seul OU unique ce flocon (un éclair) est au-dessus d’une tombe. Tradutore traditore. Autrement dire traduire, c’est trahir. Une multitude d’interprétation est donc possible…le « one » du haut surplombe le « one » du bas. Le plus grave (si on l’admet dans le sens « accentué ») est forcément le plus bas. Le terme « (a lightning) » ondule comme un éclair justement, et s’abat sur les autres mots qui, éclatés par cette foudre, s’éparpillent en caractères solitaires. Cet éclair central du poème, mis entre parenthèses et donc comme désolidarisé des autres mots, est pourtant sa clé de voûte ! il divise un (one) pour donner un (one). Il est l’unificateur, disloquant pour mieux ressouder. Mais « gravest one » c’est aussi « gravestone », autrement dit la pierre tombale. Et le verbe « alight » signifie aussi « descendre ». Verticalité de la stèle et du style…C’est beau non ? Et si la verticalité était la métaphore des règles de syntaxe, et le zigzag de l’éclair celle qui les pulvérise pour mieux les faire voler en éclats ?

  • one
  • t
  • hi
  • s
  • snowflake

  • (a
    • li
      • ght
    • in
  • g)

  • is upon a gra
  • v
  • es
  • t
  • one
(les puces ne sont pas dans le texte mais impossible de respecter le bon alignement sinon...)

Ainsi E. E. Cummings asseoit sa parfaite maîtrise de l’effet visuel et du rythme tout en illustrant son propos. Un autre de ses poèmes énigmatiques pose en effet le souci du poète et de l’homme qu’il était de se détacher des contingences qu’il estime superflues (tout comme dans sa vie il combattit le rigorisme intellectuel et le puritanisme de son éducation). Ce texte, entre autres, est une projection des aspirations personnelles du poète quant aux normes qu’il bouscule, ce qui constitue un trait caractéristique de son art. Je le traduis aussi fidèlement que possible.

          • since feeling is first
          • who pays any attention
          • to the syntax of things
          • will never wholly kiss you;
          • wholly to be a fool
          • while Spring is in the world
          • my blood approves,
          • and kisses are a far better fate
          • than wisdom
          • lady i swear by all flowers. Don't cry
          • --the best gesture of my brain is less than
          • your eyelids' flutter which says
          • we are for eachother: then
          • laugh, leaning back in my arms
          • for life's not a paragraph
          • And death i think is no parenthesis

* * *

puisque la sensation prime
qui se soucie
de la syntaxe des choses
ne t’embrassera jamais totalement

totalement pour te mystifier
tandis que le printemps est sur la terre

mon sang approuve,
et les baisers sont un sort bien meilleur
que l’érudition
femme je ne jure que par les fleurs. Ne pleure pas
-- la plus belle expression issue de ma cervelle est moindre que
celle du battement de ta paupière qui dit

nous sommes faits pour l’unl’autre : alors
ris, reposant dans mes bras
car la vie n’est pas un paragraphe

Et la mort je pense n’est pas une parenthèse


* * *
Pour moi ce poème c’est le retour à la vraie vie, animale, primaire (« first ») avec un jeu d’opposition fort entre le désir, les sentiments, le sang et la sève, le bourgeonnement, l’aspect tactile des choses (« kiss, kisses, Spring, blood, flowers, flutter, laugh, life ») et l’intellect avec toute ce qu’il comporte de cloisonné et de convenu (« syntax of things, fool, wisdom, brain, paragraph, death, think, parenthesis »).

Le poète console son amante qui semble déplorer sa propre sensiblerie, ses sentiments et ses intuitions, en les comparant au savoir et à la cérébralité de son amant. Emotion féminine et pensée masculine pourtant se complètent ici parfaitement, là où les manifestations de l’esprit sont des futilités face à celles de l’amour. Regardez comme la première « strophe » ou salve, est laconique, quand elle parle froidement de syntaxe : c’est l’homme. Et regardez juste après le bloc ondulant qui suit le rythme d’un baiser, le sang qui s’agite dans les veines sous l’émotion, le ressac de l’étreinte : c’est la femme. Les mots semblent s’étaler comme le flux et le reflux d’une vague. Quelques allitérations en « f » et « w » (waves…) parachèvent l’effet d’onde.

Le poète met aussi en balance une chose aussi anodine en apparence qu’un battement de cil (mais qui dit battement de cil dit aussi battement du cœur, vibration de vie par excellence) à une expression de l’esprit. Ce « each other » ne devrait pas être collé grammaticalement : il ne fait qu’un parce que le poète décide de les faire se toucher et s’embrasser (en français « chacun » est en un seul mot mais pas en anglais). La chute du poème est une sorte de chiasme, cette figure qui fait se croiser des termes antithétiques pour mieux mettre en valeur ce qui les rapproche le plus souvent : la vie n’est pas un paragraphe. Elle ne se borne pas à quelques lignes, elle est si riche qu’il faut la sentir pleinement (« wholly » x 2) et sans limites : il faut remplacer les parenthèses étriquées par des bras grands ouverts (« leaning back in my arms ») et les virgules par des baisers. La mort n’est pas une parenthèse…on ne peut la supprimer au gré de ses envies, ce n’est pas un détail. Et c’est peut-être pour cela que Cummings en a fait un seul vers, isolé à la fin, se détachant du reste en guise d’épilogue -- le seul à comporter une majuscule.

La mort, c’est le point final qui justifie la quasi absence de toute ponctuation. La syntaxe, on peut la systématiser, la structurer, l’appréhender. Mais un baiser ? Qu’y a-t-il justement de plus évanescent qu’un baiser ? Essayer de rationaliser à tout prix, n’est-ce pas un peu fuir la vie ? Alors, nous dit le poète : mélange de langues, oui. Mais langue de bois, non. Pas de fioritures dans ce texte d’une extrême simplicité, clé de sa vérité et de sa beauté.

(…et c’est moi qui dis ça ! moi la walkyrie des contraintes, du vers maîtrisé, de la strophe alambiquée…hééééé oui !!!!!).
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